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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

481 - ZOOM BANVILLE



Théodore de Banville, Le Saut du Tremplin


Plus haut, plus loin, par-delà les collines, Où le ciel pur semble un rideau d'azur, Le clown s'élance, aux formes graciles, Brise le cercle et franchit le mur. Il quitte enfin la terre et ses misères, Le rire gras et les regards moqueurs, Pour s'envoler vers les hautes sphères Où l'on n'entend plus le cri des douleurs. Plus haut, plus loin ! la toile se déchire, L'air s'ouvre enfin sous son pied bondissant ; Il n'est plus rien qu'un souffle et qu'un délire, Un point qui brille au milieu du couchant. Adieu, public, et ta joie éphémère, Adieu, théâtre, et tes jeux de carton ; Le saut est fait, et la muse légère L'emporte au ciel sur son aile de son.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2028124/f142.item




Théodore de Banville, Les Cariatides


Elles sont là, les filles de la pierre, Portant le temple et son fronton sacré ; Leur bras est fort et leur âme est altière, Sous le soleil du pays adoré. On ne voit pas un seul pli qui frissonne Sur leur tunique au mouvement figé ; Le temps s'écoule et l'heure qui résonne Ne change rien à leur corps protégé. Le marbre luit sous la clarté sereine, Blanc comme un rêve au milieu de la nuit ; Chaque figure est une noble reine Qui ne connaît ni le cri ni le bruit. Elles regardent la cité qui s'agite, Le flot des hommes et leurs vains désirs, Sans que jamais leur beauté ne s'édite Pour un moment de nos faibles plaisirs.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2028124/f15.item




Théodore de Banville, Ballade de ses regrets


Je ne vois plus les roses de l'automne, Le vent a pris les fleurs de mon jardin ; Le ciel est gris, la cloche qui résonne Me dit assez que tout n'est qu'un destin. Où sont les jours de la jeunesse heureuse, Les chants d'amour et les soirs de festin ? La vie s'en va, la route est ténébreuse, Et le brouillard efface le chemin. On a beau faire et chercher la lumière, Le temps nous mène au bord de la rivière Où l'on oublie et le nom et la voix. Tout est fini, la muse est une pierre, Et l'on s'endort sous l'herbe et la bruyère, Comme un oiseau qui tombe dans les bois.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1512415w/f115.item




Théodore de Banville, Le Forgeron


Le feu pétille et la forge s'allume, Le fer rougit sous le marteau pesant ; On voit briller sur la vieille enclume Le trait de flamme au reflet s'apaisant. L'homme est debout, la poitrine fumante, Il frappe fort et ne regarde rien ; Sa main est dure et sa force vivante Travaille au jour comme au temps ancien. Il forge l'arme ou bien la lourde chaîne, Le soc du champ ou le gond du palais ; Il ne connaît ni la peur ni la haine, Il est le maître et le Dieu du relais. Et quand le soir descend sur la vallée, Il s'en revient, le cœur plein de repos, Vers sa maison par la vigne étoilée, Pour s'endormir au milieu des troupeaux.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2028124/f230.item





Théodore de Banville, Carmen

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Elle est petite et son teint est de cuivre, Mais ses grands yeux sont des soleils d'été ; Elle connaît le secret de vivre Dans la lumière et la liberté. Elle s'en va, la guitare à l'épaule, Chantant un air que le vent a porté ; On dirait voir une feuille de saule Qui tremble au bord de la réalité. Prenez garde, ô vous qui la regardez, Son rire est doux mais son cœur est de fer ; Et les secrets que vous lui confiez S'en vont plus loin que le bord de la mer. Elle n'a point de patrie et de ville, Elle appartient au désert et au ciel ; Et sa beauté, si pure et si fragile, Est un mélange de sucre et de fiel.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1512415w/f125.item



Présentation


Théodore de Banville est le poète de la joie et de la perfection formelle au dix-neuvième siècle. Surnommé le « poète lyrique » par excellence, il a su réconcilier la rigueur du Parnasse avec une fantaisie presque aérienne. Son œuvre est une célébration du vers pour lui-même, où la rime est considérée comme la "seule harmonie" du poème. Banville refuse le réalisme pesant et la tristesse romantique pour se réfugier dans un univers de mythes grecs, de clowns mélancoliques et de paysages idéalisés. Grand théoricien, son Petit Traité de poésie française a marqué des générations d'écrivains, dont Verlaine et Rimbaud, en remettant au goût du jour des formes anciennes comme la ballade ou le rondeau. Pour lui, l'art est une évasion nécessaire, un « saut du tremplin » vers un idéal de beauté pure qui libère l'homme de sa condition terrestre.


Bibliographie


Banville, Théodore de, Les Cariatides, Pilout, Paris, 1842. Banville, Théodore de, Odes funambulesques, Alençon, Poulet-Malassis et de Broise, 1857. Banville, Théodore de, Petit Traité de poésie française, l’Écho de la Sorbonne, Paris, 1872. Banville, Théodore de, Les Exilés, Alphonse Lemerre, Paris, 1867. Banville, Théodore de, Trente-six Ballades joyeuses, Alphonse Lemerre, Paris, 1873.