Le dépôt
484 - ZOOM COLLÈGE DE SOCIOLOGIE
Michel Leiris, Le sacré dans la vie quotidienne
La poussière qui danse au rayon de soleil Le souvenir d'un gant oublié sur une chaise Sont les signes muets d'un monde sans pareil Où l'âme se retrouve à son aise ou malaise Nous cherchons dans l'objet la trace du sacré Le vestige d'un temps où tout était présence Mais le secret demeure à jamais muré Dans le geste banal et dans l'indifférence Il n'y a pas de temple en dehors du présent De l'ombre d'une rue ou d'une voix qui passe Et le sacré n'est rien qu'un éclair saisissant Qui déchire un instant le tissu de l'espace.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f132.item
Georges Bataille, L'Orestie
Le sang coule sur l'autel et la terre s'enivre Du crime nécessaire et du cri de la chair Il n'est d'autre destin que de cesser de vivre Pour rejoindre enfin l'éclat du ciel ouvert L'homme est un sacrifice offert à l'univers Une dépense pure et sans aucun profit Il doit briser sa loi et ses liens divers Pour trouver le repos dans l'ombre qui luit Le soleil est une plaie et la nuit une joie Où se perd la limite entre l'être et le rien Et la mort est la fête où la vie se déploie Comme un fleuve de feu dans un pays ancien.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f135.item
Roger Caillois, La Pierre
Je contemple la pierre et son calme absolu Sa forme qui résiste au travail des années Elle garde en son flanc le secret révolu Des premières clartés sur la terre nées Elle est le monument de l'inertie pure Le miroir où se fixe un monde sans regard Et sa dureté seule est la seule mesure Qui puisse nous sauver de l'ombre et du hasard Nous sommes des passants fragiles et mouvants Mais elle demeure là souveraine et muette Portant en son silence et ses reflets vivants La mémoire du temps et sa face secrète.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102831r/f110.item
Michel Leiris, Tauromachie
L'arène est un soleil où se joue le destin Le cercle de la mort sous le ciel de midi L'homme et la bête attendent le matin Où le sang versé sera enfin maudit C'est un rite de fer de soie et de lumière Où la beauté surgit de l'horreur du combat Une danse sacrée au bord de la litière Où le cœur de la foule au même rythme bat Il n'y a plus de jeu mais une vérité Qui s'écrit dans la boue et l'éclat de l'épée Pour rendre à chaque vie sa propre dignité Dans l'instant de la chute et de l'âme occupée.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f138.item
Georges Bataille, Le Tombeau
Sous la dalle de pierre où repose le vide J'ai déposé mon nom mon espoir et ma peur Le monde n'est plus rien qu'une trace rigide Où s'éteint le murmure et la vaine douleur Il faut savoir descendre au fond de la poussière Pour comprendre enfin ce que veut dire être Et trouver dans le noir la seule lumière Qui ne soit pas un masque ou un faux paraître Le silence est le but le silence est la fin De tous les mots d'amour et de tous les discours Et je m'endors enfin sur ce chemin sans fin Loin du bruit de la vie et de ses vains secours.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f142.item
Présentation
Le Collège de Sociologie est un groupe de réflexion intellectuelle fondé en 1937 par Georges Bataille, Michel Leiris et Roger Caillois. Bien qu'essentiellement théorique, son influence sur la poésie et la littérature du vingtième siècle est immense. S'éloignant du surréalisme qu'ils jugent trop esthétisant, ses membres se donnent pour mission l'étude des manifestations du "sacré" dans la vie sociale. Ils s'intéressent aux mythes, aux rites, au sacrifice et à la part maudite de l'existence — cette part de dépense improductive indispensable à l'équilibre des sociétés. Pour eux, la poésie n'est pas un simple jeu verbal mais une expérience limite, un espace où l'individu se confronte à l'érotisme, à la mort et à la souveraineté. Le Collège se dissout en 1939 face à la montée des périls, mais ses travaux ont jeté les bases d'une anthropologie de l'imaginaire qui continue d'irriguer la création contemporaine par son exigence de lucidité tragique.
Bibliographie
Bataille, Georges, L'Expérience intérieure, Gallimard, Paris, 1943. Caillois, Roger, L'Homme et le Sacré, Gallimard, Paris, 1939. Hollier, Denis (éd.), Le Collège de Sociologie (1937-1939), Gallimard, Paris, 1979. Leiris, Michel, L'Âge d'homme, Gallimard, Paris, 1939. Leiris, Michel, La Règle du jeu, Gallimard, Paris, 1948-1976.