Le dépôt
486 - ZOOM LEIRIS
Michel Leiris, Glossaire j'y serre mes gloses
Les mots sont des pièges où l'âme s'enferme Des cages d'argent pour des oiseaux de feu Chaque lettre est un grain chaque syllabe une germe Qui cherche à fleurir dans le miroir de dieu Je démonte le verbe et je brise la phrase Pour trouver le sens sous le bruit du métal La poésie est une lente extase Une chirurgie du monde animal Je joue avec l'ombre et je joue avec l'ordre Pour faire jaillir l'éclair de la vérité Et je laisse le temps à mes propres mots de tordre Le cou de la vie et sa vaine clarté.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f160.item
Michel Leiris, Afrique fantôme
La terre est une peau brûlée par le soleil Une étendue de soif et de poussière d'or Le tam-tam résonne au milieu du sommeil Comme le battement d'un cœur qui vit encor Nous marchons dans les pas des ancêtres muets Cherchant le secret des masques et des cris Mais le monde est un rêve aux reflets de bleuets Où tout s'efface ainsi que des mots écrits L'ethnologue regarde et ne comprend plus rien Il est un étranger dans sa propre maison Perdu entre le noir et le pays ancien Où le sacré s'évapore en une vaine raison.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f162.item
Michel Leiris, L'Âge d'homme
Je me regarde nu dans la glace du temps Sans pudeur et sans fard et sans aucun mensonge L'enfance est une plaie où le sang est battant Et la maturité n'est qu'un pénible songe Il faut dire le crime et dire la terreur L'angoisse de la chair et la peur de l'oubli Fixer dans le poème la trace de l'erreur Pour que le destin soit enfin anobli La vie est une arène où l'on combat seul Contre le taureau noir de notre propre sort Et le vers est le fil qui tisse le linceul Où nous dormirons tous au milieu de la mort.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f165.item
Michel Leiris, Abanico
L'éventail s'ouvre et se ferme sur le vide Un battement d'aile au bord du paradis Le geste est précis et la main est rigide Dans le jeu cruel des moments maudits On y voit des fleurs qui n'ont pas de parfum Des paysages d'encre et des oiseaux de vent C'est le rideau tiré sur le monde commun Le luxe du néant et son reflet vivant Tout est artifice et tout est vérité Dans ce mouvement qui brasse la lumière Et qui redonne au cœur sa propre dignité Loin de la poussière et de la terre entière.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102831r/f125.item
Michel Leiris, Reclame
Vendez-moi le silence et vendez-moi l'oubli Faites de mon nom une affiche sur le mur Que tout ce que j'ai dit soit enfin anobli Par le passage du temps et son regard sûr Le poète est un homme au milieu de la foire Qui propose ses maux comme des objets d'art Il n'a plus de maison et plus de mémoire Il est le passager du hasard et du départ Regardez ma détresse et regardez mon rire C'est tout ce qui reste au fond de mon panier Et je n'ai plus rien d'autre à vous faire lire Sinon le cri de l'être au moment dernier.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f168.item
Présentation
Michel Leiris est une figure majeure de la littérature française du vingtième siècle, dont l'œuvre navigue entre la poésie surréaliste, l'autobiographie analytique et l'ethnographie. Membre du groupe surréaliste puis du Collège de Sociologie, il développe une écriture hantée par le besoin de vérité absolue et la hantise de la mort. Son chef-d'œuvre autobiographique, L'Âge d'homme, applique à sa propre vie la rigueur de l'observation scientifique pour en extraire une mythologie personnelle. En poésie, il utilise les jeux de mots, les étymologies imaginaires et une forme de "tauromachie" verbale pour affronter l'angoisse et le sacré. Collaborateur au Musée de l'Homme, il a su lier la découverte de l'altérité radicale à l'exploration la plus intime du moi, faisant de son œuvre une "Règle du jeu" poétique et morale.
Bibliographie
Leiris, Michel, Simulacre, Éditions de la Galerie Simon, Paris, 1925. Leiris, Michel, Glossaire j'y serre mes gloses, Éditions de la Galerie Simon, Paris, 1939. Leiris, Michel, Haut Mal, Gallimard, Paris, 1943. Leiris, Michel, Mots sans mémoire, Gallimard, Paris, 1969. Leiris, Michel, Haut Mal, suivi de Autres lancers, Gallimard, Paris, 1969.