Le dépôt
483 - ZOOM VAILLANT ROGER
Roger Vailland, Invocation
Le monde est un objet que je tiens dans ma main Une boule de fer de verre et de fumée Je cherche dans son flanc le secret du chemin Pour rejoindre enfin la clarté tant aimée Il n'y a pas de dieu pour guider mon destin Pas de ciel étoilé pour calmer ma colère Je marche solitaire et je forge le matin Dans le feu du combat et le deuil de la terre La raison est mon arme et la force mon droit Je brise les verrous de la vieille prison Pour bâtir un palais où l'homme sera roi Au milieu des jardins de la sainte saison.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f105.item
Roger Vailland, La Fête
Le sang bat dans les tempes comme un tambour de fête Le vin coule à grands flots dans les cœurs assoiffés On a mis des lauriers tout autour de la tête Pour oublier enfin les jours de sang versés La chair est un plaisir que l'on goûte en silence Un fruit mûr et sucré qui s'offre au premier venu On danse dans la nuit la danse de l'absence Sous le regard glacé d'un astre méconnu Tout est jeu tout est risque et tout est volupté Dans ce moment sacré où la vie se déploie Il n'y a plus de loi sinon la liberté De se perdre tout seul dans l'éclat de la joie.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f108.item
Roger Vailland, Le Bolchévique
Je regarde la plaine où le blé va mûrir Sous le poing du travail qui ne courbe plus l'échine Je sens monter en moi le désir de mourir S'il fallait renoncer à la force divine De l'homme qui se lève et qui brise son fer Pour devenir enfin le maître de sa chance Nous avons traversé le désert et l'enfer Pour cueillir aujourd'hui la fleur de l'espérance Le futur est ici dans ce geste précis Du forgeron qui bat l'acier de la victoire Et le soleil qui sort des nuages noircis Écrit notre bonheur sur les murs de l'histoire.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3413144h/f112.item
Roger Vailland, L'Amant
Tes yeux sont des miroirs où je vois mon orgueil Ta bouche est une plaie où je bois ma défaite Nous marchons tous les deux sur le bord d'un écueil Dans le vertige pur d'une étreinte parfaite Je ne demande rien que ce froid de ta peau Que ce silence noir qui nous sert de patrie Le reste n'est que bruit et que geste de trop Une vaine parure à la vie appauvrie Soyons comme des dieux qui n'ont plus de demain Qui brûlent leur présent dans un souffle de foudre Et laissons le hasard nous guider par la main Jusqu'à ce que nos corps ne soient plus que de poudre.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f115.item
Roger Vailland, Le Regard
Il faut savoir voir le monde tel qu'il est Une mécanique brute et sans aucun mystère Où chaque cause produit son propre effet Dans le calme absolu de la loi de la terre Ne cherchez pas de sens où il n'y en a pas Ne cherchez pas d'amour où règne la matière La vérité réside au bout de nos deux bras Et dans l'éclat tranchant de la pleine lumière Je contemple le vide avec un œil serein Je n'ai plus de prière et plus de vaine plainte Je suis le passager d'un voyage sans fin Qui laisse sur le sol une invisible empreinte.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f120.item
Présentation
Roger Vailland est une figure singulière des lettres françaises du vingtième siècle, dont l'itinéraire traverse le surréalisme, la résistance et le communisme. D'abord membre du groupe dissident Le Grand Jeu aux côtés de René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte, il se détache de leur quête mystique pour embrasser une philosophie du concret et de l'action. Sa poésie, comme ses romans, est marquée par une exigence de lucidité et un goût pour la "qualité d'homme", mélange de courage, de plaisir et de rigueur intellectuelle. Vailland rejette le sentimentalisme au profit d'une esthétique sèche et précise, influencée par le classicisme de Stendhal et le matérialisme historique. Engagé au Parti Communiste après la guerre, il tente de concilier son idéal révolutionnaire avec un libertinage aristocratique, faisant de l'existence un "jeu" souverain dont il fixe lui-même les règles. Prix Goncourt en 1957 pour La Loi, il laisse une œuvre qui célèbre la souveraineté de l'individu face aux déterminismes de l'histoire.
Bibliographie
Vailland, Roger, Drôle de jeu, Prix Interallié, Éditions Corrêa, Paris, 1945. Vailland, Roger, Le Regard froid, Éditions Grasset, Paris, 1963. Vailland, Roger, Un jeune homme seul, Éditions Corrêa, Paris, 1951. Vailland, Roger, La Loi, Éditions Grasset, Paris, 1957. Vailland, Roger, Écrits intimes, Éditions Gallimard, Paris, 1968.