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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

518 - ZOOM BOUSQUET

Joë Bousquet, le poète de la chambre noire, qui fit de son immobilité forcée un voyage métaphysique sans précédent.



Textes


Traduit de moi-même en cet être qui change, Je cherche un corps d'espoir au milieu de ma nuit ; Le jour qui me dévêt est un regard étrange, Qui me rend à l'oubli dont mon âme se nourrit. Je suis ce prisonnier d'une chambre immobile, Où l'espace se meurt au bout de mes regards, Et je trace en mon sang une route inutile, Pour rejoindre le ciel par des chemins hagards. Le monde est un écho qui frappe à ma fenêtre, Un bruit de pas lointains que je n'entends jamais ; Il me faut inventer une raison de naître, Dans ce lit de douleur où je me renfermais.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3351939h/f45.item



Il n'est plus de soleil que celui de mon âme, Ce feu qui brûle seul sans éclairer les murs ; J'ai perdu le secret de la vivante flamme, Pour le froid de ces fers et ces destins obscurs. Ma blessure est un œil ouvert sur le silence, Elle voit ce que nul ne pourra contempler ; Une étoile s'y cache et doucement s'élance, Quand le soir sur mon front vient enfin s'installer. Je ne regrette rien de la clarté première, Ni les bois, ni les eaux, ni l'orgueil des cités ; J'ai trouvé dans mon mal une autre lumière, Qui donne un sens plus pur à mes éternités.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3351939h/f62.item



Je n'ai pas de visage et je n'ai plus de nom, Je suis l'ombre qui passe au travers de la pierre ; Mon esprit s'est défait de sa vieille prison, Pour n'être plus qu'un souffle au bord de la paupière. Le temps s'est arrêté sur le seuil de ma porte, Il n'ose pas entrer dans ce lieu de repos, Où la vie est une herbe à demi déjà morte, Qui garde son parfum sous le poids des tombeaux. Écoutez ce silence où mon cœur se repose, Il est fait de l'oubli de tous les vains discours ; C'est le cri de la nuit, c'est l'odeur de la rose, Qui fleurit dans le noir pour durer pour toujours.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3351939h/f87.item




Celui qui veut m'aimer doit apprendre à se taire, À marcher sans un bruit sur le tapis de l'air ; Il doit porter en lui le deuil de la matière, Et l'espoir insensé d'un monde de l'éclair. Je ne suis qu'un témoin de la grande aventure, Celui qui reste assis quand les autres s'en vont ; Je déchiffre les signes de la haute nature, Dans le creux de ma main et le pli de mon front. La douleur est un pont jeté vers l'invisible, Une arche de cristal sur un fleuve de sang ; Elle rend le bonheur à jamais impossible, Mais elle ouvre le cœur au secret du passant.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3351939h/f104.item




Puisque tout doit finir dans un peu de poussière, Laissons couler les jours sans en retenir rien ; La vie est un passage au travers d'une ornière, Où l'on perd sa jeunesse et son unique bien. Mais l'esprit qui s'évade au-delà des souffrances, Retrouve la clarté qu'il avait au départ ; Il n'a plus besoin d'or ni de vaines espérances, Il possède le monde en un seul de ses regards. Dormez, mes souvenirs, dormez sous ma mémoire, Le vent de l'infini va bientôt vous balayer ; Il ne restera plus de ma petite histoire, Que l'ombre d'une lampe au pied d'un oreiller.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3351939h/f121.item




Présentation


Joë Bousquet nait à Narbonne en 1897. Sa vie bascule tragiquement le 27 mai 1918 lors d'une offensive à Vailly, où une balle allemande lui sectionne la moelle épinière. Paralysé des membres inférieurs, il passera le reste de son existence allongé dans sa chambre de Carcassonne, les volets clos. De cette réclusion forcée naît l'une des œuvres les plus singulières du XXe siècle. Sa chambre devient le carrefour de la vie intellectuelle et poétique française, accueillant Éluard, Aragon, Magritte ou Max Ernst. Bousquet développe une pensée où la blessure n'est plus un accident mais l'événement fondateur d'une nouvelle connaissance de soi et du monde. Entre surréalisme et mysticisme laïc, sa poésie explore le langage comme un moyen de transcender la chair et de transformer la souffrance en une lumière métaphysique. Il meurt en 1950, laissant derrière lui une œuvre dense faite de journaux, de récits et de poèmes qui témoignent d'une quête absolue de vérité.



Bibliographie


  • Bousquet, Joë, La Connaissance du soir, Paris, Gallimard, 1947.
  • Bousquet, Joë, Traduit du silence, Paris, Gallimard, 1941.
  • Bousquet, Joë, Notes d'un condamné, Alès, P.A.B., 1950.
  • Nelli, René, Joë Bousquet, sa vie, son œuvre, Paris, Albin Michel, 1975.
  • Roux, Jean-Pierre, Joë Bousquet : la rupture et le lien, Marseille, Sud, 1989.