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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

509 - ZOOM ALLAIS

POÈMES





Alphonse Allais, Complaintes de l'amoureux


Le monde est un grand vide où je cherche ta trace Dans le tumulte affreux des gares et des rues On croit tenir le ciel et l'on n'a que la glace D'une vitre brisée et des peines crues Je t'ai donné mon cœur sur un plateau d'argent Avec quelques fleurs bleues et beaucoup de poussière Mais tu préfères rire au bras d'un autre agent Qui n'a pas de poésie et n'a pas de lumière Il faut laisser le temps nous donner sa raison Et ne plus rien attendre au bord de la fenêtre La vie est une blague et une trahison Où l'on finit toujours par ne plus se connaître Je m'en vais tout seul avec mon désespoir Boire un verre d'oubli dans le cristal du soir.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102831r/f110.item




Alphonse Allais, La logique des choses


Puisque tout se déplace et que rien ne s'arrête Dans ce grand mouvement du hasard et du vent Il faut savoir garder une âme de poète Et marcher vers la mort en allant droit devant Le savant nous explique avec des mots de fer Que la terre est un œuf qui tourne dans le vide Et que nous portons tous le germe de l'enfer Sous un masque joyeux et un regard limpide Mais moi je m'en moque et je préfère voir Un éclat de soleil dans le fond d'un tiroir Ou le vol d'une mouche au milieu de l'église Rien n'est sérieux ici-bas que le rien Et le meilleur moyen de se porter fort bien C'est de prendre la vie comme une simple brise.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102831r/f115.item



Alphonse Allais, Idylle d'hiver


La neige est un linceul qui se pose et repose Sur la toiture rouge où fume le destin Elle efface la route et elle efface la rose Pour nous laisser tout seuls au milieu du matin On entend dans le bois le cri d'un loup qui passe En cherchant un agneau ou un peu d'amitié Mais le monde est de marbre et le monde est de glace Et personne n'a plus la moindre de pitié Je voudrais être un oiseau ou une poupée Pour ne plus ressentir la morsure de l'épée Et dormir à l'abri sous un toit de coton Mais le sort en décide et le sort nous emmène Vers cette fin obscure et cette ombre certaine Où l'on perd sa figure et son propre nom.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102831r/f120.item



Alphonse Allais, L'absinthe du soir


Le soir tombe sur nous comme une goutte verte Dans le verre de l'âme et le cristal du temps La porte du bonheur est à jamais ouverte Mais nous restons dehors comme des mécontents On boit pour oublier que la vie est amère Que les amis s'en vont et que les amours fuient Dans ce grand tourbillon de boue et de lumière Où les jours les plus beaux ressemblent aux nuits Il y a dans l'alcool une force de rêve Qui nous donne l'espoir d'une petite trêve Avant le grand saut dans le noir absolu Rions encore un peu devant ce paysage Car nous n'aurons bientôt plus aucun visage Et nous ne serons plus que ce que l'on a lu.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102831r/f125.item



Alphonse Allais, Pensée finale


Si la mer était d'encre et le ciel de papier On pourrait écrire enfin tout ce que l'on pense Mais le monde est un mur et le monde est un pied Qui nous écrase tous avec indifférence Ne cherchez pas le vrai ni la noble cause Tout n'est que de la dose et de la pose rose Dans ce théâtre affreux où l'on joue son métier Je dépose ma plume au pied de la vigne En attendant que le destin nous fasse un signe Et nous emporte enfin dans son grand panier.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102831r/f130.item




Présentation


Alphonse Allais (1854-1905) est une figure emblématique de l'esprit montmartrois et de l'humour "fin de siècle". Journaliste, écrivain et poète, il fut l'un des piliers du Chat Noir et le maître incontesté de l'absurde et du calembour. Derrière la drôlerie apparente de ses contes et de ses vers se cache souvent une mélancolie profonde et une vision désabusée de l'existence humaine. Inventeur du poème holorime et précurseur de l'art conceptuel (avec ses tableaux monochromes), il a utilisé le rire comme une arme métaphysique contre la bêtise et la mort. Son style, d'une simplicité trompeuse, cache une science rigoureuse du langage et une capacité unique à transformer le quotidien le plus banal en une aventure fantastique ou loufoque.


Bibliographie


Allais, Alphonse, À se tordre, Ollendorff, Paris, 1891. Allais, Alphonse, Vive la vie !, Flammarion, Paris, 1892. Allais, Alphonse, Pas de bile !, Flammarion, Paris, 1893. Allais, Alphonse, Le Bec en l'air, Ollendorff, Paris, 1894. Allais, Alphonse, Album primo-avrilesque, Ollendorff, Paris, 1897.