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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

526 - ZOOM CRITIQUES LITTÉRAIRES

POÈMES


« Le critique » (Jules Laforgue, Moralités légendaires, 1887) Ah ! les critiques ! Quels gens ! Ils ont des yeux, Mais ils ne voient pas. Ils ont des oreilles, Mais ils n’entendent pas. Ils ont des bouches, Mais ils ne parlent pas. Ils ont des mains, Mais ils ne touchent pas. Ils ont des cœurs, Mais ils ne battent pas. Ils ont des esprits, Mais ils ne pensent pas. Ils ont des âmes, Mais elles sont mortes. Ils ont des plumes, Et c’est tout ce qu’ils ont.

Ils écrivent, ils écrivent, ils écrivent sans fin, Sur ce qu’ils ne connaissent pas, sur ce qu’ils ne comprennent pas, Sur ce qu’ils ne sentent pas. Ils jugent, ils condamnent, ils absolvent, Sans savoir, sans voir, sans entendre. Ils sont les rois des ombres, Les maîtres des chimères, les dieux des illusions.

Ils parlent de beauté comme des aveugles, De musique comme des sourds, D’amour comme des eunuques, De poésie comme des comptables. Ils pèsent les mots, ils mesurent les rimes, Ils comptent les syllabes, ils analysent les métaphores, Mais ils ne voient pas l’âme qui palpite, Ils n’entendent pas le cœur qui bat, Ils ne sentent pas la vie qui frémit.

Ils sont les grands prêtres d’un culte sans dieu, Les gardiens d’un temple sans mystère, Les juges d’un art sans âme. Et pourtant, sans eux, qui parlerait de nous ? Sans eux, qui nous lirait ? Sans eux, qui nous aimerait ? Alors nous les supportons, ces critiques, Comme on supporte les mouches en été, Comme on supporte la pluie en automne, Comme on supporte la vie, parfois.

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« Les critiques » (Guillaume Apollinaire, Calligrammes, 1918) Les critiques sont comme les mouches Ils bourdonnent autour des chefs-d’œuvre Ils se posent sur les plaies Ils sucent le sang des génies Et pondent leurs œufs dans les blessures

Ils ont des yeux de lynx pour voir les défauts Des oreilles d’âne pour entendre les beautés Des langues de vipère pour cracher leur venin Des cœurs de pierre pour ne pas sentir Des esprits de bois pour ne pas comprendre

Ils parlent de rythme comme des sourds De couleur comme des aveugles De passion comme des eunuques De rêve comme des bourgeois De poésie comme des greffiers

Ils sont les rois des mots Les tyrans des idées Les bourreaux des émotions Les fossoyeurs des illusions

Et pourtant sans eux Qui nous défendrait des médiocres ? Qui nous protégerait des charlatans ? Qui nous sauverait de l’oubli ? Alors nous les tolérons Ces critiques Comme on tolère la peste Comme on tolère la guerre Comme on tolère la bêtise humaine

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« Le jugement dernier » (Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1857) Ô vous ! les grands, les petits, les critiques d’art, Qui sur les bords du fleuve où l’oubli nous engloutit, Comme un troupeau pensif de victimes du sort, Venez, et que chacun de vous me montre son esprit !

Ô vous ! qui d’un air grave écrivez des sottises, Et qui, savants en mal, en orgies, en délires, Croyant que tout est bien si vos plaies sont guéries, Venez ! je suis l’hôpital et l’apothicairerie !

Ô vous ! qui dans vos livres, pleins de songes crevés, Dites que le beau doit être toujours bien fait, Venez ! je suis le bagne où la logistique est roulée, Et je hais comme vous haissez la nature, ô vous !

Critiques, vous n’êtes que des larves, Des vers rongeant le bois mort des œuvres d’art, Des rats creusant des trous dans les caves obscures, Des chauves-souris qui fuient la lumière du jour !

Vous qui ne savez pas que la beauté est un mystère, Que le génie est une flamme et non une mesure, Que l’art est une fleur qui pousse dans la fange, Et que la poésie est une blessure qui saigne !

Vous qui ne voyez dans l’œuvre qu’un objet à disséquer, Un cadavre à autopsier, un problème à résoudre, Venez ! je suis le miroir où vous verrez votre laideur, Votre vide, votre néant, votre impuissance à aimer !

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« Le critique et le poète » (Paul Verlaine, Jadis et Naguère, 1884) Le critique est un homme qui sait Comment un livre est bien ou mal fait. Il a des principes, des règles, Des théories et des étiquettes.

Il classe les rimes en catégories, Les mots en chapitres, les idées en cases. Il pèse les vers, il mesure les phrases, Il compte les syllabes, il juge les espaces.

Il dit : « Ceci est bien, cela est mal, Ceci est beau, cela est laid. Ce vers est faible, ce mot est banal, Cette image est usée, ce rythme est caduc. »

Il parle de goût, de style, de forme, De fond, de ton, de couleur, de son. Il dissèque, il analyse, il démonte, Il étale les entrailles de l’œuvre sur le billot.

Mais le poète, lui, il écoute et il voit, Il sent, il vibre, il pleure, il rit. Il ne sait pas pourquoi c’est beau, Mais il sait que c’est beau, et c’est tout.

Le poète est un arbre qui chante, Le critique est un homme qui compte les feuilles. Le poète est un oiseau qui vole, Le critique est un homme qui mesure ses ailes.

Le poète est un fleuve qui coule, Le critique est un homme qui analyse son eau. Le poète est un feu qui brûle, Le critique est un homme qui en calcule la chaleur.

Et quand le poète meurt, Le critique écrit sa nécrologie. Il dit : « Il avait du talent, Mais il manquait de logique et de symétrie. »

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« Les critiques » (Pierre Reverdy, La Lucarne ovale, 1916) Les critiques sont des hommes qui parlent Pour ne rien dire Ils écrivent des livres Pour ne rien faire Ils jugent les autres Pour ne pas être jugés

Ils ont des mots Mais pas d’idées Des phrases Mais pas de pensée Des théories Mais pas de vie

Ils analysent les œuvres Comme on dissèque un cadavre Ils cherchent le sens Comme on cherche une aiguille dans une botte de foin Ils trouvent des défauts Comme on trouve des poux dans une tête sale

Ils parlent de beauté Comme un aveugle parle des couleurs De musique Comme un sourd parle des sons D’amour Comme un eunuque parle des femmes

Ils sont les rois des mots creux Les princes des idées mortes Les empereurs du néant

Et pourtant Sans eux Qui parlerait des poètes ? Qui lirait les livres ? Qui aimerait les œuvres ?

Alors on les supporte Ces critiques Comme on supporte la pluie Comme on supporte la nuit Comme on supporte la vie

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PRÉSENTATION


Les critiques littéraires occupent une place paradoxale dans le monde des lettres. D’un côté, ils sont souvent perçus comme des censeurs, des dissecteurs d’œuvres, des juges sans âme, incapables de sentir la beauté qu’ils analysent. De l’autre, ils jouent un rôle essentiel dans la diffusion, la reconnaissance et parfois même la survie des œuvres et des auteurs. Leur travail, bien que souvent critiqué, reste indispensable à la vie littéraire.

Les textes présentés ici, écrits par des poètes majeurs (Laforgue, Apollinaire, Baudelaire, Verlaine, Reverdy), illustrent cette ambivalence. Les critiques y sont tour à tour moqués, dénoncés, méprisés, mais aussi tolérés, voire reconnus comme nécessaires. Ces poèmes révèlent une tension fondamentale entre la création et l’analyse, entre l’émotion et la raison, entre l’art et la théorie.

Cette tension n’est pas nouvelle. Dès le XIXe siècle, avec l’essor de la presse et de l’édition, les critiques deviennent des figures incontournables, parfois haïes, parfois admirées. Leur pouvoir de consacrer ou de détruire une réputation est immense, et les poètes, conscients de cette influence, leur consacrent des vers tantôt ironiques, tantôt violents, mais rarement indifférents.

Aujourd’hui encore, les critiques littéraires restent des acteurs clés du champ littéraire. Leur rôle a évolué avec les nouvelles technologies et les réseaux sociaux, mais leur fonction essentielle demeure : lire, juger, faire connaître. Leur travail, bien que souvent mal aimé, mal connu, reste un maillon indispensable entre les œuvres et leurs publics. Pensons au magnifique esprit critique de Ramon Fernandez.




BIBLIOGRAPHIE


  • Laforgue, Jules. Moralités légendaires, 1887.
  • Apollinaire, Guillaume. Calligrammes, 1918.
  • Baudelaire, Charles. Les Fleurs du Mal, 1857.
  • Verlaine, Paul. Jadis et Naguère, 1884.
  • Reverdy, Pierre. La Lucarne ovale, 1916.