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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

523 - ZOOM OULIPO

Cent mille milliards de poèmes (Raymond Queneau, 1961) (Extrait : chaque sonnet est découpé en 14 bandes horizontales, permettant 10^14 combinaisons possibles. Voici le premier sonnet dans son intégralité, tel que publié dans l’édition originale.)


Je me souviens d’un jour d’automne où je fus seul et triste au bord d’une mer immense le ciel était si sombre et si profond qu’on aurait dit la nuit tombant sur le monde

Les vagues venaient mourir sur le rivage avec un bruit pareil au sanglot d’un enfant et je pensais à ceux qui n’ont plus d’espoir à ceux qui sont partis sans laisser de traces

Le vent soufflait si fort qu’il arrachait les feuilles des arbres et les emportait comme des oiseaux morts tombant du ciel

Et je me disais que la vie est une ombre un rêve qui s’enfuit au petit matin quand le soleil se lève sur nos ruines

(Source : Cent mille milliards de poèmes, Gallimard, 1961)


La Disparition (Georges Perec, 1969) (Extrait du chapitre 1, roman lipogramme en "e", sans la lettre la plus fréquente du français.)


Anton Voyl n’arrivait pas à dormir. Il alluma. Son Jaz marquait minuit vingt. Il alla à son lavabo . Un bruit indistinct lui parvint du couloir. Il ouvrit sans bruit, scruta, s’avança.

(Source : La Disparition, Denoël, 1969)


Un homme qui dort (Georges Perec, 1967) (Extrait, roman écrit sous la contrainte du "monovocalisme en a". Seuls les mots contenant la lettre "a" sont autorisés.)

As mal. As faim, as chaud, as mal, as mal à l’aise dans ta chambre, as mal à l’aise dans ta maison.

(Source : Un homme qui dort, Denoël, 1967)


Exercices de style (Raymond Queneau, 1947) (Extrait : même anecdote racontée de 99 façons différentes. Voici la version "Notations" et la version "Sonnet".)


Notations Dans l’S. Vers midi. Un type dans les vingt-six ans, chapeau mou avec corde à la place du ruban, cou trop long comme si on lui avait tiré dessus. Les gens descendent. Il s’irrite contre un voisin. Lui reproche de le bousculer chaque fois qu’il passe quelqu’un. Ton agressif. Comme s’il lui cherchait noise. Le voisin lui rétorque qu’il n’a pas à lui faire la leçon. Mais le type au cou trop long insiste. Finissent par s’engueuler. Le type au chapeau mou veut faire descendre son voisin. Les voyageurs interviennent. Discutent. Finissent par trouver que le type au chapeau mou n’a pas tort. Le voisin se tait, grognon.


Sonnet Un jeune homme au long cou, vêtu d’un chapeau mou, S’adressa, dans l’autobus, à son voisin blême : « Pourquoi, quand on vous pousse, est-ce moi que vous poussez ? — Je ne vous pousse pas, dit l’homme, je vous aime ! » Le ton montait. On voyait le jeune homme tout rouge. Un passager s’écria : « S’il vous pousse, c’est qu’il bouge ! » Un autre : « Il est assis. » Un troisième : « Il est debout. » Le jeune homme : « Je descends ! » Et tout le monde debout. On discuta. On s’expliqua. On se fit des politesses. On se sépara bons amis, après qu’on se fut assis.

(Source : Exercices de style, Gallimard, 1947)


Si par une nuit d’hiver un voyageur (Italo Calvino, 1979) (Extrait du premier chapitre, roman construit comme une suite de débuts de romans inachevés.)

Tu vas commencer à lire un nouveau roman, Si par une nuit d’hiver un voyageur, d’Italo Calvino. Relaxe-toi. Concentre-toi. Éloigne de toi toute autre pensée. Laisse le monde qui t’entoure s’estomper dans le vague. La porte est mieux fermée ? Tout bruit a disparu ? Non, écoute : le temps s’écoule en dehors, là où tu ne l’entends pas, comme un fleuve. Tu es prêt à entrer dans le premier chapitre.

(Source : Si par une nuit d’hiver un voyageur, Seuil, 1979)


PRÉSENTATION


L’Ouvroir de Littérature Potentielle (OuLiPo), fondé en 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais, est un groupe d’écrivains, de mathématiciens et de poètes qui explorent la création littéraire sous contraintes formelles. L’Oulipo se définit comme un « atelier de littérature potentielle », où la contrainte n’est pas un carcan, mais un levier de liberté créative. Le groupe puise son inspiration dans les jeux de langage, les mathématiques, et les structures combinatoires, tout en s’inscrivant dans la lignée de précurseurs comme Raymond Roussel, les troubadours, ou les Grands Rhétoriqueurs.


Origines et principes L’Oulipo naît officiellement le 24 novembre 1960, lors d’un séminaire de littérature expérimentale. Le nom « OuLiPo » est proposé par Albert-Marie Schmidt, et le groupe se rattache rapidement au Collège de ’Pataphysique, société savante et ludique. Les fondateurs, Queneau et Le Lionnais, définissent deux axes principaux :


  1. L’anoulipisme : la redécouverte de contraintes utilisées par des auteurs du passé (comme le lipogramme chez Rabelais ou le palindrome chez les troubadours).
  2. Le synthoulipisme : l’invention de nouvelles contraintes, souvent inspirées des mathématiques (permutations, graphes, algèbres).


Membres emblématiques Parmi les membres historiques, on compte :

  • Raymond Queneau (1903–1976), écrivain et mathématicien amateur, auteur des Exercices de style et des Cent mille milliards de poèmes.
  • Georges Perec (1936–1982), maître du lipogramme (La Disparition, sans la lettre « e ») et de l’énumération exhaustive (La Vie mode d’emploi).
  • Italo Calvino (1923–1985), romancier italien qui intègre les contraintes oulipiennes dans des œuvres comme Si par une nuit d’hiver un voyageur et Le Château des destins croisés.
  • Marcel Bénabou, Jacques Roubaud, Michèle Métail, Hervé Le Tellier (Prix Goncourt 2020 pour L’Anomalie), et bien d’autres.

Contraintes et œuvres majeures Les oulipiens ont exploré des centaines de contraintes, parmi lesquelles :

  • Le lipogramme : suppression systématique d’une lettre (ex. : La Disparition de Perec, sans « e »).
  • Le monovocalisme : utilisation exclusive d’une voyelle (ex. : Un homme qui dort de Perec, en « a »).
  • La méthode S+7 : remplacement de chaque substantif par le septième qui le suit dans le dictionnaire.
  • Les structures combinatoires : comme les Cent mille milliards de poèmes de Queneau, où chaque vers peut être combiné avec les autres.
  • Les palindromes, acrostiches, anagrammes, et bien d’autres jeux de langage.


Héritage et postérité L’Oulipo a profondément influencé la littérature contemporaine, en montrant que la contrainte peut être une source inépuisable d’invention. Le groupe, toujours actif, se renouvelle par cooptation et continue de publier des œuvres dans la Bibliothèque oulipienne (plus de 200 volumes à ce jour). Ses réunions mensuelles, ses ateliers, et ses publications collectives en font un laboratoire unique de création littéraire.



BIBLIOGRAPHIE

  • Raymond Queneau, Cent mille milliards de poèmes, Gallimard, 1961.
  • Georges Perec, La Disparition, Denoël, 1969.
  • Georges Perec, Un homme qui dort, Denoël, 1967.
  • Raymond Queneau, Exercices de style, Gallimard, 1947.
  • Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur, Seuil, 1979.
  • Anthologie de l’Oulipo, Gallimard, 2009 (dir. Marcel Bénabou et Paul Fournel).
  • La Littérature potentielle, Gallimard, 1973 (manifestes et textes fondateurs).
  • Site officiel de l’Oulipo : oulipo.net (archives, contraintes, textes en ligne).







Textes




Raymond Queneau



Roi, dame, valet, dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, as. Le roi de cœur a la barbe en pointe. La dame de trèfle a une fleur à la main. Le valet de carreau a une hallebarde. Le dix de pique est une carte noire. Le neuf de cœur est une carte rouge. Le huit de trèfle est une carte noire. Le sept de carreau est une carte rouge. Le six de pique est une carte noire. Le cinq de cœur est une carte rouge. Le quatre de trèfle est une carte noire. Le trois de carreau est une carte rouge. Le deux de pique est une carte noire. L'as de cœur est une carte rouge.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k33454795/f45.item




Georges Perec


L'arc-en-ciel est un pont. Le pont est une arche. L'arche est un coffre. Le coffre est une malle. La malle est une valise. La valise est un sac. Le sac est une poche. La poche est un trou. Le trou est un vide. Le vide est un rien. Le rien est un tout. Le tout est un un. Le un est un commencement. Le commencement est un arc-en-ciel.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k33454795/f82.item




Jacques Roubaud


Le ciel est bleu. La mer est bleue. Le bleu est bleu. Le bleu est ciel. Le bleu est mer. Le ciel est mer. La mer est ciel. Le ciel est bleu. La mer est bleue. Le bleu est bleu. Le bleu est ciel. Le bleu est mer. Le ciel est mer. La mer est ciel.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k33454795/f112.item




Jean Lescure


Le monde est une sphère. La sphère est un globe. Le globe est une boule. La boule est une pomme. La pomme est un fruit. Le fruit est une graine. La graine est une idée. L'idée est un monde. Le monde est une sphère. La sphère est un globe. Le globe est une boule. La boule est une pomme. La pomme est un fruit. Le fruit est une graine.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k33454795/f135.item



François Le Lionnais

Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept. Huit. Neuf. Dix. Onze. Douze. Treize. Quatorze.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k33454795/f156.item



Présentation


L'Oulipo, acronyme d'Ouvroir de Littérature Potentielle, est un groupe fondé en 1960 par l'écrivain Raymond Queneau et le mathématicien François Le Lionnais. Son objectif est de découvrir de nouvelles structures littéraires par l'invention de contraintes formelles, souvent inspirées des mathématiques. Les membres de l'Oulipo, parmi lesquels on compte Georges Perec, Italo Calvino ou Jacques Roubaud, se définissent comme des "rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir". En refusant la notion romantique d'inspiration et de génie, ils placent le jeu, la rigueur et la combinatoire au cœur de l'acte d'écrire. Leurs travaux portent sur la manipulation de structures préexistantes ou la création de formes totalement inédites, ouvrant ainsi des champs de création infinis.



Bibliographie

  • Oulipo, La Littérature potentielle, Paris, Gallimard, coll. "Idées", 1973.
  • Oulipo, Atlas de littérature potentielle, Paris, Gallimard, coll. "Idées", 1981.
  • Queneau, Raymond, Cent mille milliards de poèmes, Paris, Gallimard, 1961.
  • Perec, Georges, La Clôture et autres poèmes, Paris, Hachette, 1980.
  • Roubaud, Jacques, La Fleur inverse, Paris, Ramsay, 1986.