Le dépôt
537 S - ZOOM GOFFETTE
POÈMES
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Je suis né dans un pays de pluie où les maisons ont des toits de zinc et les jardins des murs de brique les enfants y jouent à se cacher derrière les buissons de lauriers ou dans l’ombre des vieux tilleuls
Les femmes y cousent des robes grises les hommes y boivent des bières blondes et le soir quand la brume descend on entend le train siffler au loin comme un appel ou comme un adieu
Je me souviens des dimanches d’hiver où nous allions à la messe nos souliers vernissés nos mains gourdes dans nos poches et le vent qui nous poussait vers je ne sais quel destin
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La gare est un lieu de départs et de retrouvailles un lieu où l’on pleure ou où l’on rit trop fort
Les trains y arrivent chargés de valises et de rêves ils repartent vides ou presque
J’ai passé ma vie à attendre sur les quais un train qui ne vient jamais ou qui passe sans s’arrêter
Parfois je monte dans un wagon quelconque je m’assois près de la fenêtre et je regarde défiler les champs les villes les forêts comme si je partais pour toujours
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L’école était une grande maison froide où nous apprenions par cœur des dates des noms des fleuves et des théorèmes incompréhensibles
Le maître portait une blouse grise et des lunettes cerclées d’acier il nous regardait par-dessus ses verres comme si nous étions des insectes épinglés sur un tableau noir
Je me souviens des encres violettes des plumes qui grincent des doigts tachés et des punitions à genoux sur des pois secs
Un jour j’ai écrit un poème sur un coin de mon cahier le maître l’a lu à voix haute puis il a ri et nous a dit que la poésie n’était pas une matière au programme
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La rivière coule au fond du jardin elle charrie des feuilles mortes des branches des rêves perdus
Je m’assois sur la berge et je la regarde passer comme on regarde un ami qui s’éloigne sans se retourner
Parfois je jette un caillou dans l’eau et je compte les ronds qui s’élargissent jusqu’à disparaître
C’est ainsi que j’ai appris la patience et l’art de laisser partir ce qui ne peut pas rester
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La nuit tombe sur la ville les réverbères s’allument un à un comme des étoiles captives
Les rues se vident les portes se ferment et les ombres s’allongent sur les trottoirs déserts
Je marche sans but en écoutant mes pas qui résonnent dans le silence
Parfois je m’arrête devant une vitrine éclairée je regarde les objets qui semblent vivre une vie secrète
Puis je rentre dans ma chambre froide où m’attendent un livre et une lampe qui tremblent un peu quand le vent souffle
PRÉSENTATION
Guy Goffette, né en 1947 à Jamoigne, en Belgique, est un poète, romancier et critique littéraire dont l’œuvre, à la fois discrète et puissante, explore les thèmes de la mémoire, de l’enfance, des voyages et de la mélancolie. Son écriture, marquée par une sobriété apparente et une profondeur émotionnelle, puise son inspiration dans les paysages de son enfance ardennaise, les gares, les rivières et les petites villes où le temps semble suspendu.
Goffette est souvent associé à une poésie de l’intime, où chaque détail devient le symbole d’une expérience universelle. Son style, dépouillé et évocateur, est traversé par une attention particulière aux instants fugitifs, aux silences et aux absences. Il a publié de nombreux recueils de poésie, dont Éloges pour une cuisine de province (1988), La Vie promise (1991) et Un mouton dans la neige (2003), qui ont marqué la littérature francophone par leur capacité à évoquer l’essentiel avec une apparente simplicité.
En parallèle de son œuvre poétique, Guy Goffette a également écrit des romans, comme Un été autour du cou (2001), et des essais, où il prolonge sa réflexion sur la mémoire, l’identité et le passage du temps. Son travail a été récompensé par plusieurs prix, dont le Grand Prix de poésie de l’Académie française en 1994. Goffette est aussi connu pour son engagement en faveur de la poésie, qu’il considère comme un art de la résistance et de la présence au monde.
BIBLIOGRAPHIE
Guy Goffette, Éloges pour une cuisine de province, Gallimard, 1988. Guy Goffette, La Vie promise, Gallimard, 1991. Guy Goffette, Un mouton dans la neige, Gallimard, 2003. Guy Goffette, Un été autour du cou, Gallimard, 2001. Guy Goffette, Presqu’elles, Gallimard, 2009.