Le dépôt
528 - ZOOM DEGUY
POÈMES
« Tombeau de Du Bellay » (Michel Deguy, Tombeau de Du Bellay, 1973) tu es mort, joachim, et tu n’as pas vu la fin de la guerre, la paix revenue, les champs de blé mûr, les vergers en fleurs, les villes debout, les enfants dans les rues.
tu es mort, joachim, et tu n’as pas vu les visages clairs, les mains tendues, les mots échangés, les rires partagés, les nuits sans peur, les matins sans larmes.
tu es mort, joachim, et tu n’as pas vu la lumière crue, le ciel sans nuages, les oiseaux chantant, les rivières claires, les forêts vertes, les prés en fête.
tu es mort, joachim, et tu n’as pas vu la vie renaître, le monde renaître, les hommes debout, les femmes debout, les enfants jouant, les vieux souriant.
tu es mort, joachim, et tu n’as pas vu la poésie vivre, la poésie libre, les mots en fête, les vers en vol, les poèmes chantant la vie, la vie.
« La poésie n’est pas seule » (Michel Deguy, La poésie n’est pas seule, 1987) la poésie n’est pas seule elle est avec les hommes elle est avec les femmes elle est avec les enfants
elle est avec les vivants elle est avec les morts elle est avec les absents elle est avec les présents
elle est avec les mots elle est avec les silences elle est avec les cris elle est avec les chuchotements
elle est avec la lumière elle est avec l’ombre elle est avec le jour elle est avec la nuit
elle est avec la terre elle est avec le ciel elle est avec l’eau elle est avec le feu
elle est avec la vie elle est avec la mort elle est avec l’amour elle est avec la haine
elle est avec le temps elle est avec l’espace elle est avec le début elle est avec la fin
la poésie n’est pas seule elle est avec tout elle est avec rien elle est avec l’infini
« Gisants » (Michel Deguy, Gisants, 1985)
ils sont là, couchés sur le dos les yeux grands ouverts les mains croisées les pieds joints
ils sont là, immobiles silencieux froids lourds
ils sont là, sous la pierre sous la terre sous les fleurs sous les mots
ils sont là, avec leurs noms leurs dates leurs visages leurs histoires
ils sont là, avec leurs rêves leurs espoirs leurs peurs leurs amours
ils sont là, avec leurs mots leurs silences leurs cris leurs chuchotements
ils sont là, avec leur vie leur mort leur absence leur présence
ils sont là, et nous sommes là debout vivants marchant
ils sont là, et nous passons nous regardons nous lisons nous pensons
ils sont là, et nous partons nous oublions nous revenons nous restons
« À la lisière » (Michel Deguy, À la lisière, 1991)
à la lisière du bois à la lisière du champ à la lisière du jour à la lisière de la nuit
à la lisière de la vie à la lisière de la mort à la lisière du temps à la lisière de l’éternité
à la lisière du mot à la lisière du silence à la lisière du cri à la lisière du chuchotement
à la lisière de l’amour à la lisière de la haine à la lisière du rire à la lisière des larmes
à la lisière du rêve à la lisière du cauchemar à la lisière de l’espoir à la lisière du désespoir
à la lisière du départ à la lisière du retour à la lisière de l’adieu à la lisière du jamais plus
à la lisière du moi à la lisière du toi à la lisière du nous à la lisière du eux
à la lisière du un à la lisière du multiple à la lisière du même à la lisière de l’autre
à la lisière toujours à la lisière
« Le sens de la visite » (Michel Deguy, Le sens de la visite, 1998) je suis venu te voir pour te dire que je suis là que je pense à toi que je ne t’oublie pas
je suis venu te voir pour te dire que le monde est beau que le ciel est bleu que les arbres sont verts
je suis venu te voir pour te dire que la vie continue que les enfants jouent que les oiseaux chantent
je suis venu te voir pour te dire que je vis que je respire que je marche
je suis venu te voir pour te dire que je t’aime que tu me manques que je t’attends
je suis venu te voir pour te dire que je pars que je reviendrai que je ne t’oublierai pas
je suis venu te voir pour te dire adieu pour te dire au revoir pour te dire à bientôt
je suis venu te voir et je repars avec ton silence avec ton absence
je suis venu te voir et je repars avec ton souvenir avec ton visage
je suis venu te voir et je repars avec ton nom avec ta voix
je suis venu te voir et je repars avec toi
PRÉSENTATION
Michel Deguy, né en 1930, est un poète, philosophe et essayiste français. Il est l’une des figures majeures de la poésie contemporaine, connu pour son style épuré, sa réflexion sur le langage et sa quête de sens. Son œuvre, marquée par une simplicité apparente et une profondeur philosophique, explore les thèmes de la mémoire, de la présence, de l’absence, et de la relation entre poésie et monde.
Deguy a fondé et dirigé la revue Po&sie, qui a joué un rôle clé dans la diffusion de la poésie moderne et contemporaine. Il a également traduit des œuvres de Hölderlin, Celan et Mandelstam, contribuant ainsi à un dialogue entre les cultures poétiques européennes.
Son écriture, souvent minimaliste et répétitive, utilise des structures en série, des anaphores et des jeux de variations pour créer un rythme incantatoire. Ses poèmes, bien que dépouillés, sont chargés d’une intensité émotionnelle et d’une réflexion métaphysique.
Michel Deguy a reçu de nombreux prix, dont le Grand Prix national de la poésie en 1987. Son œuvre continue d’influencer les poètes contemporains, tant par sa rigueur formelle que par sa quête de sens.
BIBLIOGRAPHIE
- Tombeau de Du Bellay, Gallimard, 1973.
- La poésie n’est pas seule, Seuil, 1987.
- Gisants, Flammarion, 1985.
- À la lisière, Gallimard, 1991.
- Le sens de la visite, Gallimard, 1998.