Le dépôt
544 N - ZOOM SEKIGUCHI
POÈMES
L’Ombre des mots
les mots sont des ombres qui glissent sur le papier ils changent de forme selon la lumière
parfois ils s’allongent parfois ils rétrécissent parfois ils disparaissent dans le noir
je les poursuis avec ma plume je les attrape je les épingle
mais ils s’envolent dès que je tourne la page ils ne veulent pas rester prisonniers
ils préfèrent danser sur le vent et se refléter dans les yeux des autres
Le Jardin des langues
dans le jardin des langues les mots poussent comme des fleurs certains sont des roses d’autres des pissenlits
il y a des mots-dahlia des mots-coquelicot des mots-tournesol et des mots-pâquerette
certains sont parfumés d’autres sont sans odeur certains sont doux d’autres piquants
je me promène entre les allées je cueille ceux qui me plaisent je les dispose en bouquet
mais les mots fanent ils perdent leurs pétales ils se flétrissent et tombent en poussière
alors je retourne dans le jardin pour en cueillir d’autres et recommencer
La Maison des souvenirs
la maison des souvenirs a des murs en papier des fenêtres en verre soufflé un toit en nuages
les pièces sont remplies de boîtes en carton où dorment des photos des lettres des objets
les escaliers grincent les portes gémissent les planchers craquent sous le poids du temps
je monte à l’étage j’ouvre une boîte un parfum s’échappe une image me saute au visage
je redescends avec un souvenir en poche je le pose sur la table il s’évapore dans l’air
Le Livre des absences
le livre des absences a des pages blanches des lignes vides des mots effacés
il raconte des histoires que personne n’a lues il décrit des visages que personne n’a vus
je l’ouvre au hasard je tombe sur une page où il est écrit en lettres pâlies
« ici devrait être un moment de bonheur mais il a été oublié comme tant d’autres »
je tourne la page une autre absence un autre vide un autre silence
je referme le livre je le range dans l’étagère il rejoindra les autres les livres que personne ne lit
La Carte du tendre
la carte du tendre n’est pas un territoire c’est un archipel d’îles mouvantes
les frontières sont des vagues les montagnes des nuages
les rivières sont des larmes les forêts des cheveux
je navigue entre les îles je cherche un port où accoster
mais les îles s’éloignent dès que j’approche elles ne veulent pas être atteintes
alors je reste en mer avec ma carte et mes rêves
PRÉSENTATION
Ryoko Sekiguchi, née en 1970 à Tokyo, est une poétesse, traductrice et essayiste franco-japonaise. Elle vit en France depuis 1990 et écrit principalement en français, bien que son œuvre soit profondément marquée par sa double culture. Elle est l’une des voix les plus originales de la poésie contemporaine, explorant les thèmes de la mémoire, de l’exil, de la langue et de l’identité. Son écriture, à la fois délicate et puissante, joue avec les frontières entre les langues, les cultures et les genres littéraires.
Ryoko Sekiguchi a publié plusieurs recueils de poésie, dont Calque (2007), Métrophobie (2010) et Ce n’est pas un hasard (2019). Son œuvre se distingue par une attention particulière aux détails du quotidien, une sensibilité aux nuances des émotions et une réflexion sur la traduction, non seulement comme un passage d’une langue à une autre, mais aussi comme une métaphore de l’expérience humaine. Ses poèmes, souvent courts et évocateurs, explorent les silences, les absences et les espaces intermédiaires entre les mots et les choses.
En plus de son travail poétique, Ryoko Sekiguchi est une traductrice renommée, ayant traduit en français des œuvres de poètes japonais contemporains, ainsi que des textes classiques. Elle a également écrit des essais sur la traduction, la poésie et la culture japonaise, où elle développe une réflexion sur les enjeux de la transmission et de l’adaptation des textes d’une langue à une autre.
Son œuvre a été récompensée par plusieurs prix, dont le Prix Max-Jacob en 2012 pour Métrophobie. Ryoko Sekiguchi est une figure majeure de la poésie contemporaine, dont l’œuvre, à la fois intime et universelle, invite le lecteur à une méditation sur la langue, la mémoire et la beauté des choses éphémères.
BIBLIOGRAPHIE
Ryoko Sekiguchi, Calque, Éditions P.O.L, 2007. Ryoko Sekiguchi, Métrophobie, Éditions P.O.L, 2010. Ryoko Sekiguchi, Ce n’est pas un hasard, Éditions P.O.L, 2019. Ryoko Sekiguchi, Deux marchés, Éditions P.O.L, 2015. Ryoko Sekiguchi, L’Encre pâlie, Éditions P.O.L, 2022.