Le dépôt
555 - ZOOM BAROS
POÈMES (https://www.lindamariabaros.fr/poemes_de_Linda_Maria_Baros.html)
Les lycéens arrachent des oiseaux de leur rectum
Dans un vol noueux, de Mig 16,
descend le soir sur Sankt-Petersburg,
comme à travers un mince placenta, de vitre rougeâtre.
Quelques nacelles - les dômes
semblent se visser avec leurs gros nichons
dans l’air, la tête vers le bas.
À cette heure-là, les lycéens quittent le bahut,
cassent les portes étroites des salles de classe
(ils ont tous une tronçonneuse attachée à la cuisse
avec les cordes hormonales du délire).
Ils passent à travers les grands boulevards
qui sonnent creux,
les gencives bleuâtres de quelque rigole,
les rosettes des squares.
Les boutiques tendent la main dans la rue ;
les portes - vitrifiées.
Des filles aux seins bourgeonnants
ont l’air de les attendre, mais non,
dans les rues, dans d’étroits canyons roses,
des filles minces, d’été,
qui n’ont pas encore connu le pistolet à peinture.
Leur chevelure vole comme un F17,
fait sortir les hommes à travers les murs,
écrase leurs narines rouges.
Sur Nevski-Prospekt.
Les lycéens arrivent, ils essaient de garder leur équilibre
sur la corde nouée du sexe,
les bras jetés de part et d’autre ;
les réformateurs, les sosies halètent sur Nevski-Prospekt,
en même temps que les uniformes.
Mais les filles se promènent, tête baissée,
bien avant que le temps soit venu,
sur les ponts circulaires de la séparation ;
leurs pupilles injectées
errent rêveuses dans le ciel, vont vers le couchant,
sur les immeubles où, dans de grandes mosaïques,
sous les drapeaux rouges, figés,
les ouvriers, toujours les mêmes,
élèvent vigoureusement la massue,
les trayeuses aux doigts d’émail, toujours les mêmes,
tirent laborieusement sur le pis de la vache.
Aux alentours, il y a la ville sèche, extraite des tribunes,
coupée en de minces tranches sur lesquelles
les mendiants sonnent le glas avec leurs dents,
avec leurs gencives abrasives.
La ville crucifiée par les vis coniques
des événements quotidiens.
Des oiseaux de nuit planent, hagards, au-dessus de la Neva.
Après les vêpres, sa langue se tait.
Les combinards boivent les verres de vodka d’un trait,
avalent des balles
dans des aquariums à la lumière jaunâtre ;
une tête de Bulgare roule sous les tables.
Il y en a d’autres qui attendent dans des gangs obscurs
qui sonnent comme un corps caverneux.
Leurs branchies flottent dans l’air, appellent.
Les entrées des passages souterrains
clapotent dans la pénombre,
comme piégées dans les convulsions d’un sphincter.
C’est là que vont les hommes,
ils se faufilent dans les galeries payantes, affaissées.
Ils défont le nœud d’autres genoux.
Ils retiennent leur respiration,
le doigt coincé dans une porte.
Tranchante et courte la corde de la satisfaction.
Vers minuit, au loin, sous les ponts,
les mendiants sucent leur index
tout en dormant, comme des enfants ;
ils montrent leurs gencives et rient.
L’obscurité descend sur Nevski-Prospekt,
elle n’a aucune pitié et ne pardonne jamais.
À la maison, les lycéens arrachent des oiseaux de leur rectum.
SDF
Les vieux, les grands enfants de la ville rampent à plat ventre,
ils entrent dans leur maison de carton, sur les trottoirs,
et grouillent dans les recoins,
comme s’ils voulaient déjà se faire une place sous
la terre.
Ils se traînent sur une bouche de canalisation embuée
(c’est ainsi qu’ils renforcent leurs liens avec les profondeurs),
comme des poules géantes
qui couvent leurs fleurs, la moisissure.
Les grands, les vieux enfants de la ville rampent à plat ventre
et crachent dans le whitman de la rue
comme dans une soupe.
Le dieu des canalisations les enveloppe
soigneusement dans un nuage, comme des anges.
Les chevaux de mine
La maison qui t’a nourri te racontait peut-être,
la nuit, l’histoire des chevaux de mine :
Les chevaux de mine naissent et vivent dans les profondeurs ;
c’est entre les murs de la galerie que se trouve leur maison,
leur table.
C’est là qu’ils se nourrissent d’énormes quartiers d’obscurité,
de houille.
Ils se nourrissent à tâtons, à la lumière des lampes.
Et, comme des forçats, ils tirent aveuglement les wagonnets.
Ils charrient encore et toujours,
tant que dure la vie d’un cheval.
Ils charrient la lumière à la surface.
Mais eux, à la surface, dans la lumière, ils ne peuvent
pas vivre,
même pas à la retraite, quand on les libère de la mine.
Puisqu’ils sortent dans le monde les yeux bandés.
L’obscurité collée au front.
Et c’est comme ça qu’ils vivent encore un peu, dociles.
Les brises et les arômes les font frémir,
dans le hangar délabré, dans la cour de la mine.
Les yeux bandés,
jusqu’à ce qu’ils descendent à nouveau dans les profondeurs.
Leur maison est à jamais l’obscurité.
À travers les jardins se rompt l’automne
À travers les jardins se rompt l’automne.
(Léthargique
et grinçant de ses vieilles artères,
au-dessous craquette l’asphalte. Il siffle.
L’automne lui a enfoncé ses couteaux
dans les poumons.)
Comme des voyageurs abouliques,
les tranchants de l’automne,
- tu les vois racler, chemin faisant,
la crinière de la forêt,
entailler ta chambre, aux poignets des murs,
là où se nouent les névroses
qui se heurtent, se brisent, zézayent.
Avec leurs ongles aiguisés,
ils frappent longuement à ta fenêtre.
Et s’envolent du ventricule gauche
en emportant la penthrite et le vacarme et les visages
développés dans la chambre noire de ton cœur,
parmi lesquels tu ne te retrouves plus,
comme dans l’étincelle du retard,
de la hache.
Tu te verrouilles à double tour. Tu te tais.
À travers les jardins se rompt l’automne. Et il craquette.
Des poètes inconnus passeront longtemps dans la Seine.
Et sur le tard on les repêchera avec des gaffes d’acier.
Le fonds principal de mots
Si tu n’écris pas tous les jours mon nom,
oh, que ta main soit écrasée par l’étau des phrases !
Raidie, la bouche
avec laquelle tu gribouilles les mots !
Fouettée la parole
qui ouvre des pièges pour les loups
entre toi et nous !
Et qu’elles soient inguérissables à jamais, tes blessures,
que tu laves de mes larmes
amenées en ville dans une barrique !
Et que ton visage
soit éternellement souillé dans les fenêtres,
si tu ne taillades pas tous les jours
mon nom sur le bidon de l’amour !
Oh, mais si, en dormant, tu n’écris pas mon nom,
avec des lettres douces,
délicates, comme à nos débuts,
alors, je te le coudrai sur les lèvres
profondément, avec du catgut !
PRÉSENTATION
Linda Maria Baros, née le 6 août 1981 à Bucarest, est une poétesse, traductrice, essayiste et critique littéraire franco-roumaine. Elle vit à Paris depuis de nombreuses années, où elle a obtenu un doctorat en littérature comparée à l’Université Paris-Sorbonne. Bilingue, elle a traduit une trentaine de livres en français et en roumain, et ses propres poèmes ont été publiés dans plus de 40 pays, traduits en une trentaine de langues.
Son œuvre poétique, marquée par une audace et une inventivité formelle, explore des thèmes comme l’exil, la mémoire, l’identité, la violence historique et la condition urbaine. Elle est l’autrice de plusieurs recueils de poésie, dont Le Livre de signes et d’ombres (2004, Prix de la Vocation), La Maison en lames de rasoir (2006, Prix Apollinaire), L’Autoroute A4 et autres poèmes (2009), et La nageuse désossée, légendes métropolitaines (2020, Grand Prix de Poésie de la Société des Gens de Lettres). Son écriture, à la fois onirique et tranchante, est souvent qualifiée de « magique » et « imprévisible », mêlant lyrisme et une réflexion aiguë sur le langage et le réel.
Linda Maria Baros est également secrétaire générale du Collège de littérature comparée, directrice du Festival franco-anglais de poésie, et rédactrice en chef de la revue internationale La Traductière. Elle a été élue membre de l’Académie Mallarmé en 2013 et est aujourd’hui membre du jury du Prix Apollinaire. Son engagement pour la poésie se manifeste aussi à travers la création de la bibliothèque virtuelle ZOOM, qui réunit des traductions de 125 auteurs, et son rôle dans l’organisation du Printemps des Poètes en Roumanie.
BIBLIOGRAPHIE
Poésie
- Le Livre de signes et d’ombres, Cheyne, 2004 (Prix de la Vocation)
- La Maison en lames de rasoir, Cheyne, 2006 (Prix Apollinaire)
- L’Autoroute A4 et autres poèmes, Cheyne, 2009
- La nageuse désossée, légendes métropolitaines, Le Castor Astral, 2020 (Grand Prix de Poésie de la Société des Gens de Lettres)
Traductions et anthologies
- Un oarecare Plume/Un certain Plume, Henri Michaux, édition bilingue, 2004
- Je guéris avec ma langue, Floarea Tutuianu, anthologie poétique, 2013
- Mon plaidoyer pour la poésie, Simona Popescu, édition trilingue, 2014