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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

510 - ZOOM DEVILLE




Michel Deville, Poèmes de l'incertain


Il y a dans le regard de celui qui s'en va Une ombre de regret ou une ombre de joie On ne sait pas très bien ce que le temps nous doit Ni si le vent du soir enfin nous sauvera La vie est une scène où l'on joue sans savoir Le texte de l'absence et le cri du miroir Et nous restons tout seuls au milieu du couloir À chercher un éclat de lumière et d'espoir Rien ne peut arrêter le mouvement du jour Ni la force du sang ni la fin de l'amour Car nous sommes portés par un fleuve trop lourd Qui nous emporte enfin vers le dernier séjour.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f690.item




Michel Deville, L'équilibre


Un fil de fer tendu entre deux horizons C'est ainsi que je vois notre propre raison On marche doucement sans peur des trahisons Au-dessus de l'abîme et de ses deux maisons Il faut garder le corps et l'esprit bien légers Pour ne pas s'effondrer parmi les étrangers Et savoir ignorer les cris et les dangers Qui voudraient nous forcer à enfin les changer La poésie est là dans ce geste fragile Qui nous permet de vivre au sein de cette ville Sans perdre notre azur et puis notre air de grâce.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f692.item




Michel Deville, Chambre avec vue


La fenêtre s'ouvre sur un jardin de vent Où les feuilles s'en vont en courant vers devant On ne regrette rien du passé du vivant Puisque le temps nous mène au silence savant J'ai posé sur la table un peu de ma mémoire Un éclat de cristal dans le fond de l'histoire Et je regarde l'ombre envahir le miroir En attendant la fin et le calme du soir Ne demandez pas trop à la force du mot Il est comme un oiseau qui se perd tout là-haut Dans le ciel de papier et le gris du rideau.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f695.item




Michel Deville, Les objets perdus


Une montre arrêtée au milieu du chemin Une fleur de poussière au milieu de la main C'est tout ce qui nous reste au bord du lendemain Pour dire le passage et le destin humain On a cru posséder le monde et sa clarté Mais on n'a tenu là que notre vanité Une dose de rose et de fausse vérité Dans ce théâtre affreux et cette nudité Il faut savoir aimer le rien et le silence Et trouver dans le vide une sainte présence Qui nous redonne enfin notre propre innocence.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f698.item




Michel Deville, Fin de partie


Le rideau tombe enfin sur le décor usé Le poète se tait et le cœur est brisé On a trop ri peut-être ou on a trop osé Chercher le secret d'or au milieu du baiser Je m'en vais doucement vers le bord de la nuit Sans aucun artifice et sans aucun bruit L'espoir est une flamme qui jamais ne s'enfuit Même quand la fatigue et le malheur nous suit Adieu les mots de verre et les chants de métal Je rejoins le repos et le rêve fatal Où l'on devient enfin un pur et seul cristal.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f700.item



Présentation


Michel Deville (1931-2023) est avant tout connu comme un cinéaste de la légèreté, de l'érotisme subtil et du jeu formel. Cependant, son œuvre littéraire et poétique révèle une facette plus mélancolique et métaphysique de son talent. Pour lui, la poésie est une manière de prolonger le montage cinématographique par d'autres moyens, en jouant sur les ellipses, les rimes visuelles et une certaine ironie tendre. Son écriture se caractérise par une économie de moyens et une attention particulière aux objets et aux gestes quotidiens, qu'il transfigure en signes d'une finitude acceptée. Proche de l'esprit de la Nouvelle Vague par son goût de la liberté, il a su garder dans ses textes une élégance classique qui cache souvent une profonde interrogation sur le vide et le passage du temps.



Bibliographie


Deville, Michel, Poèmes de l'incertain, Le Cherche Midi, Paris, 1994. Deville, Michel, L'Équilibre, poèmes, Galilée, Paris, 1998. Deville, Michel, Chambre avec vue, textes, Seuil, Paris, 2002. Deville, Michel, Les Objets perdus, poésie, Gallimard, Paris, 2010. Deville, Michel, Fin de partie, mémoires poétiques, Pygmalion, Paris, 2015.