Le dépôt
490 - ZOOM FRÉDÉRIQUE
André Frédérique, La pharmacie de l'espoir
Prenez un gramme de silence et deux gouttes de rosée du matin. Mélangez le tout avec la patience et buvez-le sans aucun chagrin. Si la douleur persiste encore ajoutez un peu de vent du large et regardez le soleil qui sort pour éclairer votre propre charge. C'est un remède souverain contre l'ennui et contre la peur. Il ne coûte rien sur le chemin et rend le sourire au malheur.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f205.item
André Frédérique, Le petit deuil
Je porte un petit deuil au revers de mon cœur pour un oiseau qui n'a pas su chanter. C'est une fleur noire pleine de douceur que je cultive pour mieux m'enchanter. Le monde passe et ne voit rien de ma peine car je souris aux passants du hasard. Mais je sens bien la trop lourde chaîne qui me retient au bord du départ. On meurt un peu chaque jour qui se lève on s'évapore ainsi qu'une fumée. Et il ne reste de nous qu'un rêve dans une chambre à jamais fermée.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102831r/f150.item
André Frédérique, L'automate
Je suis une machine avec des ressorts d'or et des rouages de verre et de cristal. Je marche en avant quand le monde dort en suivant un rythme tout à fait fatal. On me remonte chaque matin avec soin pour que je fasse mes gestes d'usage. Je n'ai pas d'âme et je n'ai pas de besoin sinon de garder mon propre visage. Si je m'arrête un jour au milieu de la rue ne cherchez pas à me réparer. Laissez ma carcasse enfin disparue dans le silence pour mieux m'égarer.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3413144h/f155.item
André Frédérique, Histoire d'eau
L'eau coule dans l'évier avec un bruit de pluie et raconte des histoires de fleuves lointains. Elle a vu les forêts et les rochers de nuit et les visages des premiers matins. Maintenant elle s'en va dans les tuyaux obscurs pour rejoindre la boue et le centre du monde. Elle emporte avec elle nos secrets les plus purs et notre propre fatigue profonde. Demain elle reviendra sous forme de nuage pour pleurer à nouveau sur nos carreaux fermés. C'est le cycle éternel du temps et du voyage où nous sommes tous des êtres abîmés.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f210.item
André Frédérique, Le menuisier du vide
Je forge le vide avec un marteau de vent sur une enclume faite de nuages gris. Je suis le maître d'un pays vivant où les oiseaux n'ont pas encore de cris. On vient me voir pour acheter du silence ou pour échanger ses regrets contre rien. Je donne à chacun sa propre absence et le repos du pays ancien. Tout s'évapore au fond de ma boutique tout devient léger comme un souffle d'été. C'est le triomphe de l'arithmétique du néant pur et de sa liberté.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f215.item
Présentation
André Frédérique est un poète français dont l'œuvre, brève et singulière, est marquée par un humour noir et un désespoir teinté de fantaisie. Pharmacien de métier, il transpose dans sa poésie une vision clinique et désabusée de la condition humaine, qu'il traite avec une légèreté apparente et un goût pour l'absurde. Proche de l'esprit du Collège de 'Pataphysique et de l'Oulipo avant l'heure, il pratique une dérision salvatrice face à l'angoisse de vivre. Son suicide en 1957 a figé son œuvre dans une aura de poète maudit de la modernité. Frédérique excelle dans les formes courtes et les images insolites qui révèlent la fragilité des êtres et la vacuité des conventions sociales.
Bibliographie
Frédérique, André, Histoires blanches, Gallimard, Paris, 1946. Frédérique, André, Traité de la liseuse, poèmes, Éditions de la Revue de la poésie, Paris, 1951. Frédérique, André, Ana de la vie et de la mort, Debresse, Paris, 1955. Frédérique, André, La Pharmacie de l'espoir, Gallimard, Paris, 1957. Frédérique, André, Œuvres complètes, Le Cherche Midi, Paris, 1991.
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