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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

495 - ZOOM POÉSIE SCIENTIFIQUE

POÈMES


Fruit Miracle – Craig Santos - Perez Le fruit miracle est une petite baie rouge qui transforme l’acide en sucré. Après en avoir mangé une, les citrons ont le goût de limonade, le vinaigre de jus de pomme. Les scientifiques disent qu’il se lie aux bourgeons du goût, trompant le cerveau pour qu’il perçoive le sucré. Je me demande s’il existe un fruit capable de transformer l’amertume en joie, le chagrin en gratitude, la guerre en paix. Je me demande s’il existe un fruit capable de transformer ma langue en un pont entre le cancer de ma mère et le diabète de mon père, entre la mer qui monte et l’île qui s’enfonce, entre le passé et le futur.


Miracle Fruit – Craig Santos Perez The miracle fruit is a small red berry that turns sour into sweet. After eating one, lemons taste like lemonade, vinegar like apple juice. Scientists say it binds to taste buds, tricking the brain into perceiving sweetness. I wonder if there’s a fruit that can turn bitterness into joy, grief into gratitude, war into peace. I wonder if there’s a fruit that can turn my tongue into a bridge between my mother’s cancer and my father’s diabetes, between the rising sea and the sinking island, between the past and the future.

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Alicia Ostriker La Théorie de Tout Pas la grande théorie unifiée qui explique comment tournent les galaxies, mais celle qui explique pourquoi les cheveux de ma fille bouclent quand ils sont humides, pourquoi les yeux de mon fils sont bleus comme l’Atlantique, pourquoi le rire de mon mari est une cascade dans la jungle, pourquoi mes propres mains, tapant ces mots, sont les mains de ma grand-mère qui cuisait du pain chaque vendredi et dont les mains, à sa mort, étaient pliées comme de la pâte.


The Theory of Everything – Alicia Ostriker Not the grand unified theory that explains how galaxies spin, but the one that explains why my daughter’s hair curls when it’s damp, why my son’s eyes are the blue of the Atlantic, why my husband’s laugh is a waterfall in the jungle, why my own hands, typing these words, are the hands of my grandmother who baked bread every Friday and whose hands, when she died, were folded like dough.

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Dark Matter – Tracy K. Smith Matière Noire Ce n’est pas la balle qui vous tue. Ce n’est pas le couteau, la corde, l’eau, la chute de la fenêtre, les pilules, la voiture qui s’écrase contre l’arbre. C’est l’espace entre les atomes, le vide qui rend l’univers possible, la matière noire qui maintient tout ensemble tout en le désagrégeant.


Dark Matter – Tracy K. Smith It is not the bullet that kills you. It is not the knife, the rope, the water, the fall from the window, the pills, the car speeding into the tree. It is the space between the atoms, the gap that makes the universe possible, the dark matter holding everything together while also pulling it apart.

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Amy Catanzano Chanson d’Amour Quantique Tu es la particule et l’onde, l’observateur et l’observé. Quand je te mesure, tu t’effondres en un seul point de lumière, mais quand je détourne le regard, tu t’étales en un spectre de toutes les couleurs possibles. Comment puis-je aimer ce que je ne vois pas ? Comment puis-je faire confiance à ce qui change quand je le regarde ?


Quantum Love Song – Amy Catanzano You are the particle and the wave, the observer and the observed. When I measure you, you collapse into a single point of light, but when I turn away, you spread into a spectrum of all possible colors. How can I love what I cannot see? How can I trust what changes when I look at it?

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Diane Ackerman Le Langage des Fleurs La tulipe, une déclaration d’amour, la rose, une promesse de dévouement, le lys, un symbole de pureté. Mais qu’en est-il du pissenlit, poussant à travers la fissure du trottoir, indésirable, inaperçu, mais persistant ? Que dit-elle, cette fleur que personne n’a plantée, que personne n’entretient, qui survit malgré les bottes, le poison et le béton ? Elle dit : Je suis là. Elle dit : Je ne serai pas effacée.


The Language of Flowers – Diane Ackerman The tulip, a declaration of love, the rose, a promise of devotion, the lily, a symbol of purity. But what of the dandelion, pushing through the crack in the sidewalk, unwanted, unnoticed, yet persistent? What does it say, this flower that no one planted, no one tends, that survives despite the boots and the poison and the concrete? It says: I am here. It says: I will not be erased.

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PRÉSENTATION


La poésie scientifique contemporaine est un courant littéraire émergent qui fusionne la rigueur des sciences (physique, biologie, astronomie, mathématiques, etc.) avec la sensibilité poétique. Ce genre explore les intersections entre le langage scientifique et l’expression artistique, cherchant à rendre accessibles et émouvantes des notions complexes comme la théorie quantique, la relativité, la génétique ou l’écologie.

Ce courant s’enseigne de plus en plus dans les universités, notamment dans les départements de lettres modernes, où il est étudié comme une forme d’écriture hybride, à la croisée de la poésie, de la philosophie des sciences et de la communication scientifique. Des cours spécialisés, comme ceux proposés à l’Université de Californie (Berkeley), à l’Université de Stanford, ou encore à l’Université Paris Diderot, analysent comment les poètes contemporains intègrent des concepts scientifiques dans leurs œuvres, tout en préservant la musicalité et l’émotion poétique.

Les poètes scientifiques contemporains, tels que Craig Santos Perez, Alicia Ostriker, Tracy K. Smith, Amy Catanzano ou Diane Ackerman, utilisent des métaphores scientifiques pour aborder des thèmes universels : l’amour, la mort, la mémoire, l’identité, ou encore les crises écologiques. Leur écriture se caractérise par une précision lexicale, une curiosité intellectuelle et une volonté de démocratiser la science à travers l’art. Ces œuvres sont souvent publiées dans des revues littéraires spécialisées, comme Poetry Magazine, The Paris Review, ou Granta, et font l’objet d’anthologies thématiques, comme The Poetry of Science (édité par John Hennessy).

La poésie scientifique contemporaine s’inscrit dans une tradition plus large, qui remonte aux œuvres de poètes comme Lucrece (avec De Natura Rerum), Goethe (qui était aussi scientifique), ou Edgar Allan Poe (avec Eureka). Aujourd’hui, elle est souvent associée à des mouvements comme l’écopoésie, qui aborde les enjeux environnementaux, ou la poésie conceptuelle, qui joue avec les structures du langage et de la pensée.



BIBLIOGRAPHIE


  • Craig Santos Perez, from unincorporated territory, Omnidawn Publishing, 2008.
  • Alicia Ostriker, The Volcano and After: Selected and New Poems 2002-2019, University of Pittsburgh Press, 2020.
  • Tracy K. Smith, Life on Mars, Graywolf Press, 2011.
  • Amy Catanzano, Starlight in Two Million: A Neo-Scientific Novella, Noemi Press, 2019.
  • Diane Ackerman, The Human Age: The World Shaped by Us, W. W. Norton & Company, 2014.
  • John Hennessy (éd.), The Poetry of Science, Everyman’s Library, 2021.
  • Poetry Magazine, numéros spéciaux sur la poésie scientifique, 2015-2023.
  • The Paris Review, dossier « Science and Poetry », 2018.







TEXTES PLUS ANCIENS


André Chénier, L’Invention


Changeons en notre langue leurs métaux précieux. Suivons ces pas savants, et d’un vol audacieux, Dans les champs du savoir, à leurs yeux déjà proches, Allons cueillir des fleurs sur de nouveaux rochers. La terre, au loin, s’étend ; la nature est à nous. Pourquoi des anciens seuls rester les fils jaloux ? Éveillons des échos sur ces rives désertes ; Cherchons dans les vallons des routes non ouvertes. Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. Que la science enfin, sous des traits authentiques, Vienne prêter sa force à nos chants affaiblis, Et sortir le vrai monde au fond de ses oublis. Le compas à la main, mesurons les espaces, Et sur le ciel ouvert laissons nos propres traces.


https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1052445/f42.item




René Ghil, Le Meilleur Devenir


La Terre est un effort de la Matière en feu Qui cherche son équilibre au sein du mouvement. Tout n'est que vibration, et l'atome est un dieu Qui compose l'espace et chaque élément. La vie est une loi de flux et de reflux, Un échange constant de l'onde et du rayon ; Rien ne se perd jamais, rien n'est de trop ou plus, Dans le cycle éternel de la création. Le savant et l'artiste ont le même regard Fixé sur le secret de la cellule mère, Pour bannir à jamais l'ombre de ce hasard Qui masquait autrefois la structure de l'être. Le futur est écrit dans le livre des lois.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5413156w/f15.item



Sulley Prudhomme, La Justice (Les Atomes)


Si l'œil pouvait percer la trame de l'acier, Il verrait un combat de mondes invisibles, Des astres de poussière en un choc singulier Suivre de leur destin les courbes inflexibles. Rien n'est stable ici-bas, et la solide main Qui semble s'arrêter sur la pierre ou le fer, N'est qu'un amas mouvant de l'ordre souverain Où l'atome s'agite ainsi qu'au bord de mer. C'est le même vertige et la même splendeur Qui règlent le néon ou le trajet des nues ; Il n'est pas de petite ou de grande douleur Dans les forces du vide enfin reconnues. La science nous livre un univers de loi Où l'esprit se retrouve et se perd à la fois.


https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2058364/f82.item




Charles Cros, Le Vaisseau de cristal


Le rayon de soleil, à travers la lentille, Vient brûler le papier ou l'insecte qui brille ; La force se concentre en un point de clarté Pour montrer de la loi la pure vérité. Ainsi le télégraphe, avec son fil de fer, Transmet la voix humaine au-delà de la mer ; Et l'onde électrique, en un saut de géant, Vient porter la pensée à travers l'océan. Tout est métamorphose et tout est énergie, Dans le monde nouveau que le savoir régit ; Le poète aujourd'hui doit chanter la machine, La pile, l'engrenage et la force divine Qui fait de notre terre un grand laboratoire.


https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k105244s/f112.item




Jean-Antoine de Baïf, Le Premier des Météores


Le feu monte en haut, l'air au milieu se tient, L'eau coule par en bas, la terre au fond revient. Chaque corps en son lieu par sa propre nature Garde de l'univers la juste mesure. Les astres dans le ciel, par leur mouvement rond, Font les saisons changer et les jours qui s'en vont. C'est par la loi du poids et par l'attraction Que se forme ici-bas chaque production. Rien ne naît du néant, et tout ce qui s'efface Laisse au monde nouveau sa substance et sa place. Étudions les vents, les pluies et le tonnerre, Pour comprendre enfin les secrets de la terre, Et voir dans chaque objet un ordre souverain.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k105241n/f55.item


Présentation


La poésie scientifique est un genre qui traverse l'histoire de la littérature française avec l'ambition de réconcilier les "deux cultures" : les arts et les sciences. Si elle trouve ses racines dans l'Antiquité avec Lucrèce, elle connaît un renouveau majeur à la Renaissance avec la Brigade (Baïf, Ronsard) qui célèbre la cosmologie. Au dix-huitième siècle, André Chénier appelle à "faire des vers antiques sur des pensers nouveaux", incitant les poètes à chanter les découvertes de Newton ou de Buffon. Au dix-neuvième siècle, sous l'influence du positivisme, des auteurs comme Sully Prudhomme ou René Ghil tentent de traduire en vers les théories atomiques, l'évolution ou la thermodynamique. Pour ces poètes, la science n'est pas l'ennemie de l'imaginaire, mais une source inépuisable de merveilles et de rigueur formelle. Le genre s'estompe au vingtième siècle au profit d'une poésie plus fragmentée, mais il a laissé des œuvres majeures où la précision lexicale s'allie à la majesté du rythme.


Bibliographie


Chénier, André, L'Invention, dans Œuvres complètes, Foulon, Paris, 1819. Ghil, René, Traité du Verbe, avec un avant-dire de Stéphane Mallarmé, Giraud, Paris, 1886. Prudhomme, Sully, La Justice, Alphonse Lemerre, Paris, 1878. Cros, Charles, Le Coffret de santal, Tresse, Paris, 1873. Hugnet, José (éd.), La Poésie scientifique de la Renaissance, Nizet, Paris, 1973.