Le dépôt
541 N - ZOOM ESPITALLIER
POÈMES
La vie est une fête foraine
La vie est une fête foraine où les manèges tournent sans fin les chevaux de bois galopent les autos tamponneuses s’entrechoquent les montagnes russes montent et descendent
Les forains crient les enfants rient les parents regardent les amoureux s’embrassent les solitaires errent
La musique hurle les lumières clignotent les odeurs de barbe à papa de saucisses de frites se mélangent dans l’air
La nuit tombe les néons s’allument les ombres s’allongent les rires deviennent stridents les cris se font plus aigus
Et demain ce sera la même fête les mêmes manèges les mêmes rires les mêmes cris
La vie est une fête foraine où l’on tourne en rond sans jamais en sortir.
Le monde est un supermarché
Le monde est un supermarché où tout s’achète et tout se vend les étagères sont remplies de rêves en promo de bonheurs en solde
Les clients déambulent les chariots grincent les caisses enregistrent les tickets s’impriment les sacs plastiques s’accumulent
Les produits sont bien alignés les prix sont clairement affichés les promotions sont alléchantes les soldes sont irrésistibles les crédits sont faciles
On entre par une porte on sort par une autre on remplit son caddie on paie à la caisse on repart avec ses achats
Le monde est un supermarché où l’on consomme sans fin sans jamais être rassasié.
L’amour est un feu d’artifice
L’amour est un feu d’artifice qui éclate dans la nuit les fusées montent les étoiles explosent les couleurs illuminent le ciel
Les amants se regardent les cœurs battent les mains se serrent les bouches s’unissent les corps s’enlacent
Les rires fusent les larmes coulent les promesses sont murmurées les rêves sont partagés les projets sont imaginés
Puis les fusées retombent les étoiles s’éteignent les couleurs pâlissent les cœurs se brisent les corps se séparent
L’amour est un feu d’artifice qui illumine un instant puis s’éteint dans la nuit.
La ville est un corps malade
La ville est un corps malade où les rues sont des veines bouchées les immeubles sont des plaies ouvertes les voitures sont des globules fous les piétons sont des cellules épuisées
Les usines crachent leur fumée les cheminées toussent les poumons s’asphyxient les cœurs s’emballent les têtes tournent
Les sirènes hurlent les klaxons résonnent les cris s’élèvent les murmures s’éteignent les silences se brisent
Les nuits sont des fièvres les jours sont des migraines les saisons sont des rechutes les années sont des crises la vie est une agonie
La ville est un corps malade qui se débat dans son lit sans jamais guérir.
La poésie est une arme chargée de futur
La poésie est une arme chargée de futur une balle en vers un coup de stylo une explosion de mots
Elle vise les cœurs elle perce les armures elle brise les chaînes elle libère les esprits elle réveille les consciences
Elle est une bombe à retardement un cocktail Molotov un attentat contre l’indifférence un sabotage des certitudes une guérilla des émotions
Elle ne tue pas elle ne blesse pas elle ne détruit pas elle éclaire elle révèle elle transforme
La poésie est une arme chargée de futur qui n’attend qu’une étincelle pour embraser le monde.
PRÉSENTATION
Jean-Michel Espitallier, né en 1963 à Lyon, est un poète, romancier et essayiste français, dont l’œuvre se distingue par un mélange de réalisme social, d’humour noir et d’engagement politique. Il est l’une des figures marquantes de la poésie contemporaine française, souvent associée à une écriture directe, accessible et profondément ancrée dans le quotidien. Son travail explore les thèmes de la précarité, de la consommation, de l’aliénation urbaine et de la résistance, tout en gardant une dimension lyrique et parfois ironique.
Espitallier a publié de nombreux recueils de poésie, dont Caisse à outils (1998), La Poésie est une arme chargée de futur (2007), et Le Monde est un supermarché (2012). Son écriture, à la fois percutante et subtile, utilise souvent des métaphores tirées de la vie moderne pour décrire les tensions et les contradictions de notre époque. Il s’intéresse particulièrement à la manière dont le langage peut devenir un outil de contestation et de transformation sociale.
En plus de son œuvre poétique, Jean-Michel Espitallier a écrit des romans, comme L’Invention de la France (2010), et des essais, où il développe une réflexion critique sur la société contemporaine, la culture populaire et les mécanismes de domination. Il est également connu pour son engagement dans des projets collectifs et des revues littéraires, où il promeut une poésie accessible et engagée.
Son style, marqué par une économie de moyens et une grande force évocatrice, est souvent comparé à celui des poètes de la Beat Generation ou des objectivistes américains, tout en restant profondément ancré dans le contexte français. Espitallier a reçu plusieurs distinctions pour son œuvre, dont le Prix Mallarmé en 2008, et il continue d’influencer une génération de poètes par son approche à la fois politique et poétique.
BIBLIOGRAPHIE
Jean-Michel Espitallier, Caisse à outils, Éditions Flammarion, 1998. Jean-Michel Espitallier, La Poésie est une arme chargée de futur, Éditions La Fabrique, 2007. Jean-Michel Espitallier, Le Monde est un supermarché, Éditions La Fabrique, 2012. Jean-Michel Espitallier, L’Invention de la France, Éditions Verticales, 2010. Jean-Michel Espitallier, Poésie complète, Éditions La Fabrique, 2018.