Le dépôt
492 - ZOOM ÉCOLE DE ROCHEFORT
René-Guy Cadou, Les amis d'enfance
C'est ainsi que l'on va par les chemins de terre On a toujours au cœur un peu de cette amitié Qui nous rendait si fiers et si pleins de mystère Quand nous marchions ensemble à l'ombre du sentier. Le monde était alors une forêt profonde Où nous cherchions le secret des oiseaux et des vents Et nous ne savions pas que le reste du monde Était peuplé de morts et de pauvres vivants. Aujourd'hui nous voici séparés par l'espace Mais il reste un regard qui ne s'est pas éteint Un reflet de clarté qui jamais ne s'efface Sur les visages nus de nos premiers matins. L'herbe pousse sur les seuils de nos maisons fermées Mais la voix de la source est encore la même Elle redit le nom des choses tant aimées Et le secret perdu de tout ce que l'on aime.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1512415w/f145.item
Jean Rousselot, Le sang du monde
Le sang du monde coule à travers les feuilles Comme une sève d'or et de feu et de vent Il n'est pas de douleur que la terre n'accueille Pour en faire le pain d'un univers vivant. Nous sommes les témoins de cette force nue Qui fait vibrer le sol sous le pied du passant Et nous cherchons partout la trace méconnue De l'éternel retour dans l'instant périssant. Il faut aimer la pierre et l'arbre et la rivière Pour comprendre enfin le sens de notre nom Et marcher sans orgueil dans la pleine lumière Loin du bruit de la ville et de sa vaine prison. La poésie est là comme une main tendue Qui nous réconcilie avec notre destin Dans la paix retrouvée de l'heure inattendue.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f240.item
Michel Manoll, L'oiseau de feu
Il s'est envolé loin au-dessus des collines L'oiseau qui portait le soleil sur son aile Il a laissé derrière lui les cités en ruines Pour retrouver enfin la clarté éternelle. On a beau le chasser avec des mots de fer Il revient chaque soir chanter dans nos jardins Il ignore la peur et le poids de l'enfer Car il est le messager des nouveaux matins. Écoutez son appel au milieu du silence C'est le cri de la terre qui s'éveille à l'espoir C'est le rythme sacré de la grande présence Qui déchire le rideau du doute et du soir. Rien ne peut arrêter sa course souveraine Ni le temps qui s'enfuit ni l'ombre qui nous lie Il est la liberté qui brise chaque chaîne.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3413144h/f175.item
Jean Bouhier, La maison de l'homme
La maison est bâtie avec des mots de pierre Et des poutres de ciel et des fenêtres d'eau Elle est ouverte au vent et à la lumière entière Comme un navire pur qui n'a pas de drapeau. On y vient pour se perdre ou pour se retrouver Loin du tumulte vain et des jeux de l'esprit C'est ici que l'on peut enfin tout achever Et relire le livre que le silence a écrit. Il n'y a pas de maître et pas de serviteur Seulement des amis qui partagent le pain Et qui cherchent ensemble au fond de leur douleur La source du bonheur et le secret du chemin. Demain nous partirons vers d'autres paysages Mais nous garderons tous le souvenir du seuil Où nous avons posé nos masques et nos visages.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f245.item
Luc Bérimont, Le grand héritage
Prenez ce peu de terre et ce peu de soleil C'est tout ce que je peux vous laisser en partant C'est le trésor des jours et le fruit du sommeil Que j'ai gardé pour vous comme un trésor battant. Ne cherchez pas ailleurs la raison de votre être Elle est dans le ruisseau et dans le grain de blé Dans le regard de l'autre où l'on se voit paraître Comme un reflet de l'astre au milieu du ciel troublé. Aimez ce qui demeure et ce qui recommence La fatigue du soir et la joie du réveil Car c'est dans ce mouvement que réside la chance De trouver le repos sous le grand dôme vermeil. Le monde appartient à celui qui sait attendre Et qui sait recevoir sans jamais rien demander.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102831r/f180.item
Présentation
L'École de Rochefort est née en 1941 dans une petite commune du Maine-et-Loire, sous l'impulsion de Jean Bouhier et René-Guy Cadou. En pleine Occupation, ce groupe de poètes refuse tant l'engagement politique immédiat que les recherches formelles du surréalisme tardif. Ils prônent un retour aux thèmes fondamentaux : la nature, l'amitié, l'amour et le quotidien. Leur poésie se veut "une poésie de l'homme pour l'homme", simple, directe et habitée par une ferveur lyrique qui célèbre la présence du monde. Autour de Cadou, figure centrale dont la mort précoce marquera le groupe, gravitent des auteurs comme Jean Rousselot, Michel Manoll ou Luc Bérimont. L'École de Rochefort n'a jamais été un mouvement aux règles rigides, mais plutôt une fraternité d'esprits liés par le refus du conformisme et le culte de l'émotion vraie, redonnant à la poésie française une voix à la fois humble et universelle.
Bibliographie
Bérimont, Luc, L'École de Rochefort, anthologie, Seghers, Paris, 1957. Bouhier, Jean, Poèmes (1941-1946), Cahiers de l'école de Rochefort, 1946. Cadou, René-Guy, Poésie la vie entière, Gallimard, Paris, 1950. Manoll, Michel, René-Guy Cadou, Seghers, Paris, 1954. Rousselot, Jean, Les moyens d'existence, poèmes, Éditions de la Tour de feu, 1948.