Le dépôt
493 - ZOOM CHAR _ POÈMES DE RÉSISTANCE
René Char, Commune présence
Tu es pressé d'écrire, Comme si tu étais en retard sur la vie. S'il en est ainsi fais cortège à tes sources. Hâte-toi. Hâte-toi de transmettre Ta part de merveille de rébellion de bienfaisance. Effectivement tu es en retard sur la vie, La vie inexprimable, La seule enfin à laquelle tu acceptes d'unir, Celle qui t'est refusée chaque jour par les êtres et par les choses, Dont tu arraches péniblement quelques lambeaux à tes nuits sans sommeil, Dont tu composes ton poème avec les éléments de ton sang, Avec les ombres de tes cris et les lueurs de ton silence.
https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/rene-char
René Char, Les Trois Sœurs
Au front du ciel un peu de vent Agite encore un rideau d'ombre. Le jour se lève avec le sang De ceux qui tombent sans encombre. Elles sont trois au bord du soir À regarder passer la foudre, Leur cœur est fait d'un grand espoir Que rien ne pourra plus dissoudre. L'une est la terre et l'autre l'eau, La troisième est le feu qui dure ; Elles portent le même fardeau Sous une même déchirure. C'est la patrie et c'est la voix Qui nous appelle au fond des bois.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3351982j/f12.item
René Char, Le poème pulvérisé (Argument)
Comment vivre sans inconnu devant soi ? Les hommes d'aujourd'hui veulent que tout soit clair, Que le soleil soit un objet et la nuit un calcul. Mais la résistance est dans l'ombre du rocher, Dans le silence qui précède l'orage. Nous avons appris à marcher sans lumière, À reconnaître nos amis à leur seule respiration. Le poème n'est pas une parure, C'est une arme de jet, un éclat de silex Qui vient briser la vitre de l'indifférence. Il faut être le vent pour ne pas être la poussière, Il faut être la flamme pour ne pas être la cendre.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3351982j/f45.item
René Char, Hymne à voix basse
La liberté est une femme qui marche dans la montagne Elle ne connaît pas le nom des rois ni des esclaves. Ses pieds sont nus sur la pierre coupante Et son regard est fixe comme l'étoile polaire. Nous l'avons suivie à travers les vallées de larmes Et nous avons partagé son pain de solitude. Elle ne promet rien sinon la dignité de mourir debout, Sans avoir jamais courbé le front devant le maître. Le monde est un désert où elle sème des fleurs de foudre, Où elle dessine des chemins que nul ne peut effacer. Écoutez son chant au milieu du fracas des armes, C'est le seul qui ne ment pas, le seul qui nous délivre.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3351982j/f68.item
René Char, Chant du refus
Non n'est pas un mot c'est un mur de granit Que nous avons bâti contre leur arrogance. C'est le cri de la terre et de l'oiseau qui fuit Devant la main brutale et la noire sentence. Nous refusons leur ordre et nous refusons leur paix, Leur pain de honte et leur sommeil de plomb. Nous préférons la nuit et ses chemins secrets Où nous marchons ensemble en disant notre nom. Rien ne pourra forcer la porte de notre âme, Ni le fer ni le feu ni le poids de la mort. Nous gardons en nous-mêmes une invisible flamme Qui fera chanceler le destin le plus fort.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3351982j/f82.item
Présentation
René Char occupe une place centrale et héroïque dans la poésie du vingtième siècle, particulièrement à travers son engagement dans la Résistance. Sous le nom de "Capitaine Alexandre", il dirige un maquis en Haute-Provence, expérience qui donnera naissance à l'un de ses chefs-d'œuvre, Feuillets d'Hypnos. Sa poésie de la résistance ne se veut pas anecdotique ou militante au sens classique ; elle est une morale de l'action et de la densité. Pour Char, le poème est un "billet" lancé dans la tempête, un éclat de vérité qui doit aider l'homme à rester souverain malgré l'horreur. Son style, fait de fragments et d'aphorismes fulgurants, reflète la tension permanente entre le combat et la beauté. Après la guerre, il demeure le gardien d'une exigence éthique absolue, voyant dans la poésie le seul recours possible contre la barbarie et la simplification du monde.
Bibliographie
Char, René, Feuillets d'Hypnos, Gallimard, Paris, 1946. Char, René, Fureur et Mystère, Gallimard, Paris, 1948. Char, René, Le Poème pulvérisé, Fontaine, Paris, 1947. Char, René, Les Matinaux, Gallimard, Paris, 1950. Char, René, Œuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1983.