Le dépôt
540 N - ZOOM DOBZYNSKI
POÈMES
Le chant des morts
Je suis le chant des morts Je suis la voix des ombres Je suis le souffle qui passe Sur les pierres tombales
Je suis le cri des oiseaux Qui tournent dans le ciel Je suis le vent qui gémît Dans les branches des saules
Je suis la plainte des violons Qui pleurent dans la nuit Je suis l’écho des pas Qui s’éloignent pour toujours
Je suis le silence Qui suit les adieux Je suis l’oubli Qui couvre les visages
Je suis le temps Qui efface les noms Je suis la terre Qui boit les larmes
Je suis le chant des morts Et personne ne m’entend.
La ville
La ville s’étend comme une tache d’encre Sur le papier blanc de la campagne Ses rues sont des veines noires Où circule un sang de boue et de feu
Les maisons sont des dents serrées Mâchant le jour et recrachant la nuit Les usines sont des gosiers ouverts Avalant les hommes et crachant la fumée
Les places sont des yeux vides Qui regardent sans voir Les monuments sont des doigts tendus Vers un ciel qui ne répond pas
La ville est un piège Où l’on naît où l’on vit où l’on meurt Sans savoir pourquoi Sans savoir comment
La ville est un rêve Qui se défait au petit jour Un rêve de pierre et de béton Où l’on étouffe lentement.
L’exil
J’ai quitté mon pays Comme on quitte un vêtement usé J’ai laissé derrière moi Les visages les voix les mains tendues
J’ai emporté dans ma mémoire Le parfum des forêts Le murmure des rivières Le goût du pain noir
J’ai marché sur des routes inconnues J’ai dormi sous des cieux étrangers J’ai parlé des langues qui n’étaient pas la mienne J’ai mangé des pains sans saveur
Je suis devenu un homme sans racine Un arbre déraciné Ballotté par les vents Sans terre où reposer
L’exil est une plaie Qui ne se referme jamais Une blessure ouverte Sur le visage de l’âme.
Le poète
Le poète est un veilleur Qui guette l’aube au bord de la nuit Il écoute le silence Et devine les mots avant qu’ils ne naissent
Il est le gardien des rêves Le passeur des ombres Il marche sur les frontières Entre le réel et l’invisible
Il parle une langue Que personne ne comprend Mais que tous ressentent Comme un écho lointain
Le poète est un fou Qui croit aux miracles Un enfant qui s’émerveille De ce que les autres ne voient pas
Le poète est un condamné À vivre éternellement Entre le ciel et la terre Sans jamais trouver sa place.
La mémoire
La mémoire est une chambre Où s’entassent les souvenirs Des visages des voix des rires Des pleurs des espoirs des désirs
Elle est un livre ouvert Où chaque page est un jour Un jour de joie un jour de peine Un jour de lumière un jour d’ombre
Elle est un miroir brisé Qui reflète des images floues Des fragments de vie Des éclats de bonheur
La mémoire est un feu Qui brûle sans consommation Une flamme qui éclaire Les chemins du passé
Mais parfois la mémoire ment Elle invente des histoires Elle déforme les visages Elle change les couleurs
La mémoire est un piège Où l’on se perd soi-même Où l’on confond le rêve et la réalité Où l’on oublie qui l’on est.
L’amour
L’amour est un feu Qui dévore et qui réchauffe Une flamme qui consume Et qui donne la vie
L’amour est une eau Qui étanche et qui noie Une source qui désaltère Et qui engloutit
L’amour est un vent Qui porte et qui détruit Une brise qui caresse Et un ouragan qui déchire
L’amour est un mystère Qui ne s’explique pas Une énigme sans réponse Un vertige sans fin
L’amour est une folie Qui rend aveugle et sourd Une passion qui brûle Et qui laisse des cendres.
PRÉSENTATION
Charles Dobzynski, né en 1929 à Varsovie et décédé en 2014 à Paris, est un poète français d’origine polonaise, dont l’œuvre est marquée par une profonde sensibilité aux thèmes de l’exil, de la mémoire, de la condition humaine et de la quête de sens. Arrivé en France en 1938, il a vécu une enfance marquée par la guerre et l’Occupation, expériences qui ont profondément influencé sa poésie. Son écriture, à la fois sobre et intense, explore les abîmes de l’âme humaine, les blessures de l’histoire et la beauté fragile de l’existence.
Dobzynski a publié plus de cinquante recueils de poésie, parmi lesquels Le Cirque aux poissons rouges (1960), La Vie rêvée (1970), et Le Pays sous la neige (1987). Son style, souvent qualifié de "métaphysique et lyrique", se caractérise par une économie de moyens et une grande force évocatrice. Il aborde des thèmes universels comme la mort, l’amour, la solitude et l’exil, tout en restant ancré dans une réalité tangible, presque charnelle. Son œuvre, traduite en plusieurs langues, a été saluée pour sa profondeur et sa capacité à toucher le lecteur par sa sincérité et son authenticité.
En plus de son travail poétique, Charles Dobzynski a également écrit des essais, des pièces de théâtre et des traductions, notamment des œuvres de poètes polonais. Il a reçu de nombreux prix pour son œuvre, dont le Grand Prix de poésie de l’Académie française en 1993. Son engagement pour la poésie l’a conduit à animer des ateliers d’écriture et à participer à des rencontres littéraires, où il a partagé sa passion pour la langue et la création.
Charles Dobzynski est une figure majeure de la poésie française du XXe siècle, dont l’œuvre continue de résonner par sa puissance et sa capacité à évoquer l’essentiel avec une apparente simplicité.
BIBLIOGRAPHIE
Charles Dobzynski, Le Cirque aux poissons rouges, Éditions Gallimard, 1960. Charles Dobzynski, La Vie rêvée, Éditions Gallimard, 1970. Charles Dobzynski, Le Pays sous la neige, Éditions Flammarion, 1987. Charles Dobzynski, L’Homme devant l’oubli, Éditions Le Cherche Midi, 1995. Charles Dobzynski, Les Mots du silence, Éditions Le Castor Astral, 2005.