Le dépôt
525 - ZOOM FRANKÉTIENNE
POÈMES
« Je m’envertige » (Frankétienne, Anthologie secrète, Mémoire d’encrier, 2005) Que pourrais-je écrire que l’on ne sache déjà ? Que devrais-je dire que l’on n’ait déjà entendu ? J’écoute ma voix baroque dans le miroir enflé de litanies sauvages. Je m’envertige dans l’encre de mes nuits sans lune, où les mots sont des ombres qui dansent sur les murs de ma mémoire. Je m’envertige dans le silence des villes endormies, où les rêves sont des bateaux ivres de vent et de sel. Je m’envertige dans le rire des enfants qui courent vers l’aube, leurs pieds nus écrasant les étoiles filantes. Je m’envertige dans le sang des poètes assassinés, leurs voix sont des fleuves qui traversent mon corps. Je m’envertige dans l’attente d’un monde qui n’arrive pas, où les hommes marchent la tête en bas pour mieux voir le ciel.
« Au fil du temps » (Frankétienne, Imprimerie des Antilles, 1964) Je pense souvent à toi, mon fils, qui aujourd’hui vis loin de moi, tant mes souvenirs s’anguillent à travers ma mémoire. Et alors, tout s’entremêle. Nos paroles et nos silences qui s’entrelianent dans un métissage époustouflant. Les nuits sont des chevaux sauvages qui galopent dans mes veines, et le jour n’est qu’un leurre, une ombre qui glisse entre les doigts. Je me souviens de ton premier cri, une comète dans la nuit de l’hôpital, et de tes premiers pas, des éclats de rire sur un sol de braise. Maintenant, tu es un homme, et moi je suis un vieux fou qui parle aux murs. Les murs me répondent en écho, ils répètent mes peurs et mes espoirs. Je leur dis que le temps est un cercle, une spirale qui nous engloutit, et qu’il faut danser pour ne pas sombrer. Je leur dis que la poésie est une arme, une épée plantée dans le cœur du monde, et que les poètes sont des guerriers sans armée. Je leur dis que Haïti est une île de feu, un volcan endormi sous les fleurs, et que ses enfants sont des étincelles prêtes à embraser la terre. Je leur dis que je t’aime, et que cet amour est un fleuve qui ne tarit jamais, même quand la sécheresse brûle les lèvres et les yeux.
(Lien vers une présentation de l’œuvre)
« La marche » (Frankétienne, Imprimerie Gaston, 1965) Je marche. Je marche depuis si longtemps que mes pieds ont oublié la terre. Ils flottent maintenant au-dessus des routes, des villes, des mers. Je marche et le monde défile sous moi comme un film sans fin. Les visages sont des masques, les voix des murmures, les mains qui se tendent vers moi sont des branches mortes. Je marche et je crie, mais personne n’entend. Ma voix est un oiseau noir qui se cogne aux vitres du silence. Je marche et je ris, un rire qui se brise en mille éclats de verre. Je marche et je pleure, des larmes qui tombent comme des pierres. Je marche et j’écris, des mots qui s’accrochent aux murs, des phrases qui grimpent aux arbres, des poèmes qui volent comme des cerfs-volants. Je marche et je meurs un peu chaque jour, mais je renais chaque nuit dans le ventre des mots. Je marche parce que rester immobile, c’est accepter l’enfer. Je marche parce que la poésie est un voyage sans retour. Je marche parce que Haïti est une plaie ouverte, et que je suis le sel qui la brûle et la purifie. Je marche, et mes pas sont des coups de marteau sur les portes du ciel.
(Lien vers une référence bibliographique)
« Chevaux de l’avant-jour » (Frankétienne, Imprimerie Serge L. Gaston, 1966) En un concert d’étoiles fauves, la défenestration de mes rêves, une constellation d’hirondelles à la bouche et la vive turbulence de mes hauts cris d’alarme. Les nuits sont des chevaux qui hennissent au bord des précipices, et mes mots sont des flèches enflammées. Je tire sur les ombres, je perce les mensonges, je déchire les voiles qui cachent la vérité. Je suis un chasseur de l’aube, un pêcheur de lune, un voleur de feu dans la nuit des hommes. Mes poèmes sont des coups de poing, des éclairs dans la tempête, des graines plantées dans la boue pour faire pousser des révoltes. Je chante la colère des opprimés, la faim des affamés, la soif des assoiffés de justice. Je chante les rues de Port-au-Prince, ces veines ouvertes où coule la misère, ces artères bouchées par les décombres des palais présidentiels. Je chante les femmes qui portent l’eau et le bois sur leur tête, leurs chants sont des ponts jetés sur l’abîme. Je chante les enfants aux ventres gonflés par la faim, leurs rires sont des bombes qui explosent dans le silence. Je chante les vieux qui racontent des histoires sous les arbres, leurs voix sont des racines qui tiennent la terre ensemble. Je chante parce que chanter, c’est résister. Je chante parce que chanter, c’est vivre. Je chante parce que chanter, c’est aimer, même quand l’amour est une épée qui transperce le cœur.
Extrait d’Ultravocal (Frankétienne, 1972) Dans les décombres de Vilasaq (Ville à Sac: Port-au-Prince mise à sac par Duvalier), où la réalité du monde extérieur se réduit aux fragments de journaux trouvés au fil des caniveaux, se joue le dernier acte de l’affrontement titanesque entre Vatel le révolté, le naisseur de conscience, et Mac Abre, le coupeur de jambes, le collectionneur de cris de suppliciés. Les murs sont des bouches qui hurlent, les fenêtres des yeux qui pleurent, les rues des serpents qui se mordent la queue. Vatel marche, son ombre est une traînée de poudre. Mac Abre rit, son rire est un glas qui sonne le début de la fin. Les gens courent, leurs pas sont des tambours qui annoncent la tempête. Les chiens aboient, leurs aboiements sont des prières inversées. Les enfants jouent, leurs jeux sont des répétitions générales de la révolution. Les femmes chantent, leurs chants sont des lames qui tranchent la nuit. Les vieux prient, leurs prières sont des malédictions contre les tyrans. Et moi, je suis là, au milieu de ce chaos, avec ma plume pour seule arme et mes mots pour seule munition. Je écris comme on respire, comme on saigne, comme on aime. Je écris parce que écrire, c’est exister. Je écris parce que écrire, c’est se battre. Je écris parce que écrire, c’est espérer, même quand l’espoir n’est plus qu’un mot vide et usé.
(Lien vers une analyse et extraits)
PRÉSENTATION
Frankétienne (1936–2025), de son vrai nom Jean-Pierre Basilic Dantor Franck Étienne d’Argent, est un poète, dramaturge, romancier, peintre et musicien haïtien. Il est considéré comme l’un des plus grands écrivains de la Caraïbe et une figure majeure de la littérature francophone. Fondateur du mouvement spiraliste, il a révolutionné l’écriture en mêlant genres littéraires, arts visuels et engagement politique.
Son œuvre, marquée par un style éclaté et une langue poétique innovante, explore les thèmes de la résistance, de l’identité haïtienne et de la lutte contre l’oppression. Il a publié plus de quarante ouvrages, dont des romans, des pièces de théâtre et des recueils de poésie, en français et en créole haïtien. Parmi ses œuvres les plus célèbres figurent Dézafi (1975, premier roman en créole haïtien), Ultravocal (1972, œuvre hybride entre roman, poème et théâtre) et Les Affres d’un défi (1979).
Frankétienne a reçu de nombreux prix, dont le Prix Pablo Neruda (2004) et le titre d’Artiste de l’UNESCO pour la paix (2010). Il est mort en 2025, laissant derrière lui une œuvre monumentale et engagée, qui continue d’inspirer les générations suivantes.
BIBLIOGRAPHIE
- Ultravocal, Hoëbeke, 2004.
- Dézafi, Vents d’ailleurs, 2002.
- Les Affres d’un défi, Vents d’ailleurs, 2010.
- Anthologie secrète, Mémoire d’encrier, 2005.
- Mûr à crever, Presses port-au-princiennes, 1968.
- Chevaux de l’avant-jour, Imprimerie Serge L. Gaston, 1966.
- Au fil du temps, Imprimerie des Antilles, 1964.