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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

503 - ZOOM CÉLINE

Louis-Ferdinand Céline, Féerie pour une autre fois (I)


Vlan ! l'enfer ! l'avion ! la bombe ! c'est le moment ! tout s'écroule ! le plafond, les murs, les fenêtres, le ciel qui descend en flammes ! on n'y voit plus rien, c'est le tonnerre en personne qui déboule dans la cuisine ! le poète, il s'emmerde plus, il saute, il bondit, il est projeté dans le vide, dans le fracas des machines et des mondes qui finissent ! c'est la grande débandade, le grand remue-ménage des âmes et des décombres ! on s'embrasse, on s'égorge, on vole au milieu des éclats de verre et des souvenirs en cendres ! la rue, elle vous bouffe, elle vous recrache, elle vous emporte dans son tourbillon de fer et de sang ! c'est la fureur, la vraie, celle qui ne ment pas, celle qui vous arrache les mots du ventre pour les jeter à la gueule du silence ! on n'est plus rien, juste une petite étincelle de vie au milieu du grand massacre !

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1512415w/f10.item



Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit (Le passage)


Tout ce qui était solide devient liquide, tout ce qui était muet se met à hurler ! la ville est un ventre qui gargouille de peur et de colère ! on marche sur des cadavres d'idées, sur des restes de phrases qui ne veulent plus rien dire ! le président, le roi, le voisin, tout ça c'est de la bouillie pour les chiens de l'enfer ! il faut sortir, il faut fuir, il faut courir vers le néant pour trouver un peu d'air ! la musique, elle est dans le sifflement des balles et dans le cri des sirènes qui déchirent la nuit ! on est des pantins de chair sur une scène de charbon, et l'on joue notre propre mort avec un courage de rat ! c'est moche, c'est sale, c'est l'époque qui veut ça !

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1512415w/f25.item





Louis-Ferdinand Céline, Guignol's Band (Le choc)


Le tumulte est mon seul maître, le bruit est ma seule raison ! les mots éclatent comme des grenades au milieu du dictionnaire ! j'ai la mâchoire carrée de la haine et le cœur bien accroché aux branches du désespoir ! on ne peut plus faire mystère de rien, tout est étalé sur le trottoir, les tripes et les sentiments, le luxe et la misère ! je suis plus aérien que le vent parce que je n'ai plus de poids, je n'ai plus d'attaches, je suis le souffle de la fin ! la poésie, c'est cette cadence qui vous cogne la tête contre les murs de la chambre close ! ne restez pas là à compter vos draps, le monde est une bombe qui va péter dans vos mains !

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1512415w/f42.item




Louis-Ferdinand Céline, Nord (La fuite)


On traverse les paysages comme des fantômes pressés par le froid ! la mémoire est un train qui déraille dans la neige et dans le sang ! j'ai des nuances d'idolâtrie pour le malheur parce que c'est la seule chose qui ne change pas ! le courage français, il est dans la déroute et dans le mensonge qu'on se raconte pour ne pas crever tout de suite ! je regarde le ciel et je ne vois que des mirages, des avions qui portent la mort comme on porte une lettre à la poste ! mon poème est à l'image du monde, il est boiteux, il est grinçant, il est insupportable ! il faut se taire ou hurler, il n'y a plus de milieu pour les honnêtes gens !

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1512415w/f60.item




Louis-Ferdinand Céline, Maudit soit qui mal y pense


Je cherche une issue dans ce labyrinthe de viande et de fer ! tout s'efface, tout se perd, tout se retrouve dans la fange du temps ! l'âme est une petite lampe qui fume et qui s'éteint sous le souffle de l'histoire ! j'ai vu les visages doubles, les beautés brûlées par les flammes et les laideurs intactes ! on ne sait pas pourquoi l'on naît, on sait encore moins pourquoi l'on souffre ! la parole coince dans la gorge, elle fond comme du plomb dans la cuisine de la solitude ! adieu la vie, adieu les mots, je retourne au silence des pierres et au tumulte des flots ! le vrai n'a pas de couleur, il n'a que le goût de la cendre et du regret éternel !

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1512415w/f85.item





Présentation


Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) a révolutionné la littérature française en y introduisant la langue parlée, l'émotion brute et une ponctuation haletante, notamment par l'usage systématique des points de suspension. Bien que principalement romancier, sa prose est intrinsèquement poétique par son rythme, ses onomatopées et sa capacité à transfigurer l'horreur en vision hallucinatoire. Son œuvre est un cri permanent contre la condition humaine, le nationalisme, la guerre et la médiocrité bourgeoise. En brisant la syntaxe traditionnelle, il a créé un style "aérien" et convulsif qui cherche à capturer la "petite musique" de l'âme humaine au milieu du chaos du vingtième siècle. Son influence reste immense, tant par sa puissance d'évocation que par la polémique indissociable de sa figure historique.


Bibliographie


Céline, Louis-Ferdinand, Voyage au bout de la nuit, Denoël et Steele, Paris, 1932. Céline, Louis-Ferdinand, Mort à crédit, Denoël et Steele, Paris, 1936. Céline, Louis-Ferdinand, Féerie pour une autre fois, Gallimard, Paris, 1952. Céline, Louis-Ferdinand, D'un château l'autre, Gallimard, Paris, 1957. Céline, Louis-Ferdinand, Guignol's Band, Denoël, Paris, 1944.