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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

621 - ZOOM BARBIER

AUGUSTE BARBIER




Le Lion (extrait de Iambes et Poèmes)

Ce peuple est un lion qui ne sait pas sa force Il dort sur le pavé le ventre au soleil nu Et laisse les passants lui tisonner l'écorce Sans qu'un seul de ses poils en soit devenu cru Mais quand il se réveille et que sa voix grondeuse Fait trembler les vitraux des palais des rois On voit la foule immonde et la race hideuse Des flatteurs du pouvoir s'enfuir par les toits Il n'a pas besoin d'armes il n'a pas besoin d'ordre Sa colère est sa loi son rugissement son droit Il lui suffit de rire et lui suffit de mordre Pour que le monde entier se courbe sous son doigt Ô peuple de Paris lion de la patrie Garde bien tes griffes et ton flanc de métal Car la curée arrive et la gueuse est flétrie Qui veut boire ton sang dans un verre de cristal. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040445d/f28.item




La Machine (extrait de Lazare)

C’est un monstre de fer qui dévore les hommes Il a des dents d’acier et des bras de levier Il ne connaît jamais le pays où nous sommes Ni le nom du captif ni le cri du métier Il tourne sans relâche et sa voix monotone Ressemble au bruit des flots sur un sable mouvant C’est le dieu du profit c’est le dieu qui tonne Et qui broie en passant l’enfant et le vivant La vapeur est son souffle et le charbon son âme Il ne s’arrête pas pour la larme ou le sang Il marche tout droit vers son but de flamme Laissant derrière lui le pauvre gémissant Ô progrès meurtrier ô science cruelle Qui fait de la machine un tyran sans pitié Et qui laisse l'ouvrier dans sa nuit éternelle Sans un regard d'amour sans un mot d'amitié. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202244p/f45.item




L’Émeute (extrait de Iambes et Poèmes)

Elle est là dans la rue avec ses bras de femme Sa poitrine au soleil et son bonnet de fer Elle a dans ses regards une lueur de flamme Qui semble s'allumer aux feux de l'enfer Elle ne parle pas elle hurle sa haine Elle arrache les pierres au ventre du chemin Elle brise en riant la lourde et vieille chaîne Que les siècles avaient forgée de leur main C'est la fille du peuple et la sœur de la mort Elle ne craint personne et ne demande rien Elle passe en chantant au milieu du sort Et son pas fait frémir le riche et le chrétien Car elle apporte au monde une nouvelle ère Où le trône et l'autel seront mis au tombeau Et où la liberté sur la terre entière Éclairera les cieux d'un éternel flambeau. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040445d/f54.item




Le Mineur (extrait de Lazare)

Il descend chaque jour dans l’antre de la terre Loin du ciel bleu du jour et de la clarté Il vit dans les ténèbres et dans la poussière Oublié de la foule et de la liberté Sa main creuse le roc et son front se déchire Pour arracher au sol son trésor de charbon Il n'a pas de sourire il n'a pas de délire Il ne sait pas si Dieu est mauvais ou bon Il respire un air lourd qui lui brûle la gorge Et le grisou l'attend au détour du chemin Il est l'esclave noir de la sombre forge Celui qui fait le feu pour le monde demain Mais quand il sort enfin de sa prison profonde Il regarde le monde avec un œil hébété Car il sait que sa peine nourrit la ronde Des riches et des fiers dans leur oisiveté. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202244p/f82.item




Le Progrès (extrait de Satires et Chants)

On nous dit que le temps apporte la lumière Que l’homme devient sage et que l’esprit grandit Mais je ne vois partout que boue et que misère Et le cri du malheur qui jamais ne se dit Le progrès est un mot que l’on jette à la foule Pour cacher le néant et le vide des cœurs Une roue de fer qui sans cesse nous roule Sous le pied triomphant des nouveaux vainqueurs On bâtit des palais on creuse des canaux On invente des lois pour mieux nous enchaîner Mais on laisse l'enfant dans ses tristes haillons Et le vieillard sans pain à sa porte traîner Le progrès n'est qu'un leurre une vaine idole Si l'homme n'apprend pas à devenir meilleur Et si la vérité n'est qu'une vaine parole Qui ne soulage pas l'angoisse et la douleur. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040445d/f108.item



PRÉSENTATION

Auguste Barbier né en 1805 à Paris et mort en 1882 à Nice demeure le grand poète de l'indignation républicaine. Sa renommée explose avec Iambes au lendemain des Trois Glorieuses où il utilise une langue âpre et sans concession pour dénoncer la trahison des idéaux révolutionnaires. Son œuvre se distingue par une puissance plastique et une énergie verbale qui refusent l'élégance formelle pour la vérité du cri social. Dans Lazare il livre l'un des premiers témoignages poétiques sur l'enfer industriel et la déshumanisation par la machine montrant une sensibilité aiguë à la condition ouvrière. Bien que son succès ait décliné à la fin de sa vie son influence sur la poésie engagée et sur l'esthétique du réalisme reste majeure.



BIBLIOGRAPHIE

Iambes et Poèmes, Levavasseur, 1831.

Lazare (poèmes), Masgana, 1833.

Satires et Chants, Furne, 1841.

Rimes héroïques, 1843.

Silves, poésies diverses, 1864.