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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

582 - ZOOM NIZAN

PAUL NIZAN




Aden Arabie (Extrait)


J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus beau âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les adultes. Il est dur d’apprendre sa partie dans le monde. À quoi ressemblait notre monde ? Il avait l’air d’un chaos, mais derrière ce chaos, il y avait un ordre, et cet ordre était celui de la mort. Tout ce qui respirait autour de nous était empoisonné par les mensonges et les marchandises. Je voulais partir. Je croyais que le voyage m'apporterait la vérité, comme si la vérité était un climat, comme si la sagesse poussait sous les tropiques. https://www.academie-francaise.fr/discours-de-reception-de-jean-paul-sartre



Les Chiens de garde (Préface)


Les philosophes d’aujourd’hui ne sont pas des hommes, ce sont des fonctionnaires de la pensée. Ils vivent dans un monde d’idées pures, loin de la faim, loin de la guerre, loin des usines. Ils dorment pendant que l’on massacre. Leur rôle est de justifier l’ordre établi par des concepts abstraits qui ne mangent pas de pain. Ils sont les chiens de garde de la bourgeoisie. Ils aboient pour protéger les coffres-forts et les privilèges. Une philosophie qui ne sert pas à transformer la vie n’est qu’une gymnastique de l’esprit, un divertissement pour les oisifs. Il est temps que la pensée retrouve le chemin de la rue et le goût du sang. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3326117p/f1.item




Antoine Bloyé (Le deuil)


Antoine regardait son corps vieillissant dans la glace du cabinet de toilette. Sa vie s’était écoulée entre les rails et les machines de la compagnie de chemin de fer. Il avait réussi, disait-on. Il avait gravi les échelons, un à un, avec une patience de bœuf. Mais au bout de cette ascension, il n’y avait que le vide. Il avait sacrifié sa jeunesse, ses rêves, ses amitiés, pour un confort de façade. Il se sentait seul, irrémédiablement seul. La mort n’était plus une idée lointaine, elle était là, dans la raideur de ses membres, dans le gris de ses cheveux. Il comprenait trop tard qu’on l’avait trompé. Il avait servi un maître qui n'avait pas de visage. https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/paul-nizan




Le Cheval de Troie (La grève)


Le jour se levait sur la ville ouvrière. Le froid piquait les visages, mais personne ne rentrait. Ils étaient là, debout devant les grilles de l'usine, formant une masse sombre et compacte. Ce n'était plus une foule d'individus, c'était un seul corps, une seule volonté. Ils avaient arrêté le mouvement des machines. Le silence qui en résultait était plus impressionnant que tous les bruits de l'industrie. C’était le silence de la force qui se reconnaît. Dans les yeux de Lange, il n'y avait plus de doute. On savait que la lutte serait longue, qu'il y aurait des coups, mais quelque chose avait basculé. L’histoire n'était plus un livre, elle était sous leurs pieds. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3326117p/f1.item




La Conspiration (Rosenthal)


Rosenthal habitait une chambre d'hôtel encombrée de journaux et de tracts. Il croyait au complot comme d'autres croient à la religion. Pour lui, la vie ne valait d'être vécue que si elle était une préparation à la révolution. Il méprisait les plaisirs faciles, les amours bourgeoises, la sécurité des carrières toutes tracées. Il voulait être le grain de sable dans l'engrenage du monde. Mais la conspiration est un jeu dangereux qui finit par dévorer ceux qui le pratiquent. On finit par se suspecter soi-même, par voir des traîtres partout. La pureté devient une maladie. On meurt d'avoir voulu être trop lucide dans un monde qui préfère le sommeil. https://www.academie-francaise.fr/discours-de-reception-de-paul-nizan




PRÉSENTATION


Paul Nizan né en 1905 à Tours et mort au combat en 1940 à Audruicq est un écrivain philosophe et journaliste français. Ami proche de Jean-Paul Sartre à l'École Normale Supérieure il incarne la figure de l'intellectuel engagé de l'entre-deux-guerres. Marqué par son voyage à Aden qui lui inspire un pamphlet féroce contre le colonialisme et l'aliénation il adhère au Parti Communiste Français en 1927. Son œuvre est une critique radicale de la bourgeoisie de ses mensonges et de sa philosophie "désincarnée". À travers des romans comme Antoine Bloyé ou Le Cheval de Troie il dépeint la condition ouvrière et les mécanismes de la trahison sociale. Son style sec direct et empreint d'une colère lucide cherche à réveiller les consciences. En 1939 après le pacte germano-soviétique il rompt avec le Parti ce qui lui vaudra d'être calomnié par ses anciens camarades avant d'être réhabilité par Sartre après la guerre.




BIBLIOGRAPHIE


Aden Arabie, Rieder, 1931.

Les Chiens de garde, Rieder, 1932.

Antoine Bloyé, Grasset, 1933.

Le Cheval de Troie, Gallimard, 1935.

La Conspiration, Gallimard, 1938.