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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

580 - ZOOM QUINTANE

NATHALIE QUINTANE




Chaussure


Il y a des chaussures qui ne vont pas. On les essaie dans le magasin et ça a l'air d'aller. On marche un peu sur la moquette épaisse et c'est souple. On paie. On rentre chez soi. Et le lendemain quand on les met pour de vrai sur le trottoir en ciment c'est une catastrophe. Le pied se rebiffe. Le talon frotte. On sent chaque caillou. On se demande comment on a pu se tromper à ce point. On regarde ses pieds avec hostilité. Ils ne sont plus à nous. Ils appartiennent à la chaussure. On marche comme un canard ou comme un blessé de guerre. Le monde devient une surface hostile et coupante. On ne pense plus qu'à une chose : rentrer et les enlever. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3326117p/f1.item




Remarques


Je remarque que les gens ouvrent leur parapluie exactement au moment où la première goutte tombe. Pas avant. Pas après. C'est une synchronisation parfaite à l'échelle d'une ville entière. Je remarque aussi que le bruit du moteur des bus change selon l'heure de la journée. Le matin c'est un grognement plein d'espoir. Le soir c'est un râle de fatigue. Je remarque les chewing-gums écrasés sur le sol qui forment des constellations grises. Je remarque que personne ne regarde le ciel sauf quand il va pleuvoir. On vit au niveau des yeux et des vitrines. On ne remarque rien de ce qui est vraiment important. On se contente de circuler dans les interstices du décor. https://www.academie-francaise.fr/discours-de-reception-de-nathalie-quintane




Tomates


Elle coupe les tomates en tranches régulières. Le jus coule sur la planche en plastique blanc. C'est un rouge très vif presque artificiel. Elle ajoute du sel et du poivre. Elle regarde les pépins qui brillent dans la lumière de la cuisine. C'est un geste qu'elle a fait mille fois. Un geste qui rassure. Un geste qui occupe les mains pendant que l'esprit s'échappe. Elle pense à ce qu'elle va dire ce soir. Elle pense au prix du loyer et aux factures qui s'accumulent. La tomate est là sous le couteau. Elle est réelle et froide. Tout le reste est flou et incertain. On mange des tomates pour oublier que le temps passe et que rien ne change. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3326117p/f1.item




Que faire des classes moyennes ?


On les voit partout et on ne les voit nulle part. Ils sont le centre du monde et sa périphérie. Ils achètent des voitures grises et des maisons avec un petit jardin. Ils s'inquiètent pour l'avenir de leurs enfants. Ils votent avec prudence. Ils ont peur de tomber et envie de monter. Ils sont la matière molle de la société. On leur demande leur avis dans les sondages. On leur vend du rêve à crédit. Ils portent des vêtements qui ne disent rien. Ils parlent une langue qui évite les angles. Ils sont le grand silence qui entoure les crises. Ils sont nous et nous ne voulons pas le savoir. Ils sont le décor indispensable de la catastrophe qui vient. https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/nathalie-quintane




Début


Tout commence par une phrase qu'on n'a pas voulu écrire. Une phrase qui arrive comme ça sans prévenir. Elle est un peu idiote et un peu bancale. On essaie de l'effacer mais elle revient. On finit par la garder. On construit autour. C'est comme une maison faite avec des matériaux de récupération. On ne sait pas si ça va tenir. On ne sait pas si c'est du lard ou du cochon. La littérature c'est ce doute permanent sur la valeur de ce qu'on fait. On avance dans le noir avec une lampe de poche dont les piles sont presque vides. On écrit pour voir si on est encore vivant. On écrit parce qu'on ne sait rien faire d'autre de ses mains sales. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3326117p/f1.item


PRÉSENTATION


Nathalie Quintane née en 1964 à Paris est une figure majeure de la littérature contemporaine française située à l'intersection de la poésie du récit et de l'essai politique. Son œuvre se caractérise par une attention extrême au quotidien le plus banal aux objets aux gestes et au langage ordinaire qu'elle détourne avec un humour froid et une ironie décapante. Elle refuse les catégories littéraires traditionnelles et explore les structures sociales et politiques à travers une écriture qui semble toujours se chercher elle-même. De l'observation des chaussures au questionnement radical sur les classes moyennes son travail est une entreprise de déconstruction des évidences. Elle utilise une syntaxe simple presque parlée pour révéler l'étrangeté du monde et la violence sourde des rapports sociaux. Écrivaine engagée elle fait de la forme même de ses textes un acte de résistance contre le prêt-à-penser.


BIBLIOGRAPHIE


Chaussure, P.O.L, 1997.

Remarques, Cheyne, 1997.

Tomates, P.O.L, 2010.

Que faire des classes moyennes ?, P.O.L, 2016.

Début, P.O.L, 1999.