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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

581 - ZOOM BON

POÈMES




1. Sortie d’usine (extrait long)


Cinq heures du matin, le réveil sonne.
On se lève, on s’habille, on avale un café.
On sort dans la nuit encore noire,
on marche jusqu’à l’usine.

Les machines ronronnent déjà,
les convoyeurs tournent,
les lumières clignotent.
On enfile la blouse, on serre les poings,
on se met en rang.

Huit heures de bruit, de chaleur,
de gestes répétés,
de sueur, de fatigue.
Huit heures à penser à autre chose,
à la sortie, au soir,
à la bière qui attend au frigo.

Mididi, la sirène hurle.
On lâche les outils, on se précipite
vers les vestiaires.
On se lave les mains, on se change,
on sort enfin.

Le soleil tape, les yeux clignent.
On respire l’air libre,
on allume une clope,
on parle fort, on rit.

Puis on rentre chez soi,
on mange, on dort un peu,
et demain, ce sera la même chose.

Référence : Sortie d’usine, Verdier, 1984.




2. Ce que disent les fleurs (extrait long)


Les fleurs ne disent rien.
Elles se contentent d’être là,
au bord des routes,
dans les jardins,
sur les tombes.

Elles ne crient pas,
elles ne pleurent pas,
elles ne rient pas.
Elles ouvrent leurs pétales,
elles tendent leurs étamines,
elles laissent le vent les caresser.

Elles ne parlent pas de la guerre,
elles ne parlent pas de la faim,
elles ne parlent pas de la mort.
Elles parlent du soleil,
de la pluie,
du temps qui passe.

Elles ne demandent rien,
elles ne promettent rien.
Elles sont simplement là,
fragiles et tenaces,
silencieuses et éclatantes.

Un jour, elles fanent.
Un jour, elles tombent.
Un jour, elles disparaissent.
Mais avant, elles auront été là,
elles auront dit, sans mots,
ce que personne ne peut dire.

Référence : Ce que disent les fleurs, Verdier, 1993.




3. La Fatigue (extrait long)


La fatigue, c’est comme une ombre.
Elle te suit partout,
elle s’allonge quand le jour décline,
elle s’étire quand la nuit tombe.

Elle est là, le matin,
quand tu te lèves,
quand tu bois ton café,
quand tu pars au travail.

Elle est là, dans tes épaules,
dans ton dos,
dans tes jambes.
Elle pèse sur tes paupières,
elle alourdit tes pas,
elle ralentit ta pensée.

Tu la sens, mais tu ne peux rien faire.
Tu continues,
tu avances,
tu fais ce qu’il faut faire.

Parfois, elle te submerge.
Tu t’assois,
tu fermes les yeux,
tu respires.
Tu te dis que ça va passer,
que demain sera un autre jour.

Mais demain, elle sera encore là,
comme une vieille amie,
comme une compagne fidèle.
Tu la connais,
tu la reconnais,
tu vis avec elle.

Un jour, peut-être,
elle te lâchera.
Un jour, peut-être,
tu pourras marcher léger,
sans ce poids,
sans cette ombre.

En attendant,
tu avances.

Référence : La Fatigue, Farrago, 2000.





4. Tiers livre (extrait)


Je ne sais pas ce que c’est qu’un livre.
Un livre, c’est un objet qui tient dans la main,
qui s’ouvre, qui se ferme,
qui se lit, qui s’oublie.

Un livre, c’est un espace,
un lieu où l’on entre,
où l’on reste un moment,
où l’on sort transformé.

Un livre, c’est une voix,
une voix qui murmure,
une voix qui crie,
une voix qui chante.

Un livre, c’est un tiers,
un tiers entre toi et le monde,
un tiers entre toi et les autres,
un tiers entre toi et toi-même.

Un livre, c’est un pont,
un pont entre les mots et les choses,
un pont entre les idées et les émotions,
un pont entre le passé et le présent.

Un livre, c’est une porte,
une porte que l’on pousse,
une porte que l’on franchit,
une porte que l’on referme.

Un livre, c’est un mystère,
un mystère qui s’offre,
un mystère qui se dévoile,
un mystère qui reste.

Référence : Tiers livre, Éditions de l’Attente, 2006.





5. Autobiographie des objets (extrait long)


La chaise
Elle est là, depuis toujours.
Elle a vu des générations passer,
des enfants grandir,
des adultes vieillir.

Elle a porté des corps lourds,
des corps légers,
des corps fatigués,
des corps joyeux.

Elle a entendu des rires,
des pleurs,
des silences,
des confidences.

Elle a senti l’odeur du café,
l’odeur du tabac,
l’odeur du pain grillé,
l’odeur du temps.

Elle a vu les murs se fissurer,
les peintures s’écailler,
les fenêtres se voiler,
les portes grincer.

Elle a attendu,
patiente,
silencieuse,
fidèle.

Un jour, on la remplacera.
On la jettera,
on l’oubliera.
Mais elle aura été là,
elle aura porté,
elle aura écouté,
elle aura vu.

Elle aura été une chaise,
rien qu’une chaise,
mais une chaise qui a vécu.

Référence : Autobiographie des objets, La Table ronde, 2012.





PRÉSENTATION


François Bon (né en 1953) est un poète, romancier et dramaturge français, souvent associé à la poésie contemporaine engagée et à l’écriture du quotidien. Son œuvre, marquée par une attention aux gens ordinaires, aux objets banals et aux lieux de travail, explore les silences, les fatigues et les résistances de la vie moderne.


Caractéristiques de sa poésie

  • Un réalisme poétique : Bon écrit sur ce qui est souvent ignoré : les usines, les ouvriers, les objets usés, les gestes répétitifs. Sa poésie est concrète, ancrée dans le réel, mais toujours transfigurée par une attention aux détails et une sensibilité lyrique.
  • Une voix sobre et puissante : Ses textes évitent les effets de style pour se concentrer sur l’essentiel. Les mots sont simples, mais chargés d’émotion.
  • Une poésie du travail et de la fatigue : Bon donne une dignité littéraire à la fatigue physique, à la routine, à la lasseur. Il montre la beauté cachée dans les vies de labeur.
  • Une réflexion sur l’écriture : Pour Bon, écrire est un acte de résistance. Ses textes interrogent le rôle de la littérature, la place des mots, et la relation entre l’auteur et le monde.

Parcours et influences

  • François Bon a travaillé comme ouvrier, technicien, formateur, avant de se consacrer à l’écriture. Cette expérience manuelle et sociale nourrit toute son œuvre.
  • Il est aussi connu pour son travail sur le numérique et les ateliers d’écriture, où il explore de nouvelles formes littéraires (blogs, livres numériques, performances).
  • Ses influences vont de Charles Baudelaire (pour le lyrisme urbain) à Francis Ponge (pour la poésie des objets), en passant par Jean Genet (pour la révolte et la marginalité).



BIBLIOGRAPHIE

  • Œuvres poétiques majeures :
  • Sortie d’usine, Verdier, 1984.
  • Ce que disent les fleurs, Verdier, 1993.
  • La Fatigue, Farrago, 2000.
  • Tiers livre, Éditions de l’Attente, 2006.
  • Autobiographie des objets, La Table ronde, 2012.
  • Romans et essais :
  • Limite, Minuit, 1985.
  • Daewoo, Fayard, 2004.
  • Tumulte, Stock, 2016.
  • Après le livre, Seuil, 2011.
  • Études critiques :
  • François Bon : une poésie du réel, de Jean-Pierre Salgas, José Corti, 2005.
  • L’Écriture comme résistance : François Bon et la littérature ouvrière, collectifs, Éditions de l’Attente, 2010.
  • La Poésie du quotidien : François Bon et ses contemporains, de Michel Collot, Éditions de la Différence, 2015.