Le dépôt
650 - ZOOM LORRAIN
JEAN LORRAIN
Les Yeux (extrait de Monsieur de Phocas)
Il y a des regards qui sont des poisons. Des yeux glauques comme la mer après la tempête, des yeux qui vous aspirent et vous dévorent. Je cherche partout ces prunelles magiques qui détiennent le secret de mon angoisse. On les trouve dans les musées sur les toiles des maîtres ou dans le ruisseau de la nuit parisienne. Ce sont des fenêtres ouvertes sur le néant. On y voit passer des spectres et des désirs inavouables. La beauté est dans l'œil de celui qui souffre, dans la pâleur du visage hanté par le vice. J'aime les êtres qui portent leur destruction dans leur regard, comme une perle noire au fond d'un gouffre. C'est l'esthétique de la chute, le charme vénéneux des fins de race. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102025h/f45.item
Masques (extrait de Histoires de masques)
Tout le monde porte un masque dans cette ville de boue et d'or. Le visage n'est qu'un mensonge, une façade de carton-pâte. On se croise au bal de la vie sans jamais se reconnaître. Les sourires sont des grimaces et les pleurs sont des fards qui coulent. J'aime le carnaval car il dit la vérité sur notre condition. Nous sommes tous des déguisés, des ombres qui jouent un rôle pour oublier le vide. Sous le satin se cache la pourriture, sous le rire se cache l'ennui mortel. La réalité est insupportable, il faut la couvrir de perles et de dentelles pour ne pas hurler de peur. Le monde est un grand bal masqué où la mort mène la danse. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202167c/f89.item
Le Brouillard (extrait de Contes de la vie de famille)
Le brouillard descend sur la Seine comme un linceul humide. Il efface les contours, il étouffe les cris. C'est l'heure des rencontres louches et des crimes silencieux. On marche dans une ouate grise où tout devient fantomatique. Les réverbères ont des yeux de mourants. Paris se transforme en une ville de rêve et de cauchemar. C'est dans cette atmosphère de coton que les âmes se révèlent. On n'est plus personne, on est une silhouette parmi les silhouettes. Le froid vous pénètre jusqu'au cœur, vous rappelant que tout n'est qu'illusion. J'aime cette incertitude des formes, ce mystère qui rôde au coin des rues sombres. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202168q/f112.item
L'Éther (extrait de Sonyeuse)
La fiole contient le paradis et l'enfer dans quelques gouttes de cristal. Une aspiration et le monde bascule. Les couleurs deviennent plus vives, les sons plus profonds. On s'envole loin de la pesanteur terrestre, dans un univers de nuages et de soie. Mais le réveil est une agonie. La réalité revient avec sa vulgarité et sa douleur. L'éther est le complice de mon ennui, le seul remède à la banalité de l'existence. On se détruit avec volupté, on cherche dans le poison une issue de secours. C'est la religion des sens détraqués, la prière de ceux qui ne peuvent plus supporter le grand jour. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2021692/f156.item
La Ville de l'Ennui (extrait de Phocas)
Je marche dans les rues désertes de cette cité maudite. Chaque pavé est une insulte à mon désir. Tout ici respire la médiocrité et la mort lente. Les maisons sont des prisons de pierre où dorment des êtres sans âme. L'ennui est une bête énorme qui rampe sur les toits et se glisse dans les lits. On ne peut pas fuir ce sentiment, il est en nous, il est nous. La vie est une attente sans objet, un voyage vers le rien. J'ai épuisé toutes les joies, tous les vices, et il ne me reste que ce vide immense. C'est la fin du voyage, le moment où l'on s'aperçoit que l'on est seul au milieu des ruines de ses propres rêves. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102025h/f198.item
PRÉSENTATION
Jean Lorrain pseudonyme de Paul Duval né en 1855 à Fécamp et mort en 1906 à Paris est l’écrivain le plus scandaleux et le plus typique de la Belle Époque. Chroniqueur redouté et poète du vice il a exploré avec une curiosité féroce les bas-fonds et les salons mondains. Son œuvre imprégnée de fantastique d'érotisme et de macabre reflète une obsession pour le masque l'artifice et la déchéance physique. Dandy outrancier adepte de l'éther il a mis en scène sa propre destruction avec une lucidité cruelle. Ses romans comme Monsieur de Phocas sont des chefs-d'œuvre de la littérature décadente où la quête de l'idéal se mêle au dégoût de la chair. Son style nerveux coloré et souvent fielleux fait de lui un témoin inégalé des névroses de son temps.
BIBLIOGRAPHIE
Les Lépante, 1885.
Monsieur de Phocas, 1901.
Histoires de masques, 1900.
La Maison Philibert, 1904.
Poussières de Paris, 1902.