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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

624 - ZOOM CHÉNIER


ANDRÉ CHÉNIER




La Jeune Tarentine (extrait des Bucoliques)

Pleurez, doux alcyons ! ô vous, oiseaux sacrés, Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez ! Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine ! Un vaisseau l'importait aux bords de Camarine. L'hymen, les chants, les jeux, l'attendaient au retour. Déjà, de sa patrie apercevant le jour, Sur le haut du navire elle cherchait son père, Et sa mère de loin, et sa fête si chère. Mais le vent l'emporta. Dans le gouffre profond, Elle dort maintenant ; et la vague qui rompt Sur les rochers de l'île où son corps est jeté, Pleure avec les amants sa jeune beauté. Doux alcyons, pleurez ! la vierge est sous la lame, Le souffle de Borée a moissonné son âme, Et dans le sable noir sa tête est sans parure, Et son voile d'hymen lui sert de sépulture. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040443k/f62.item




La Jeune Captive (extrait)

L'épi débutant mûrit pour la faucille ; Sans crainte du pressoir, le pampre de la vigne Boit les doux dons du ciel dans l'été qui scintille ; Et moi, comme lui belle, et jeune, et digne, Quoique la vie présente ait bien quelques tourments, Je ne veux pas mourir encore. Je veux voir le soleil, je veux voir les amants, Je veux voir les matins et leur rose d'aurore. Mon beau voyage encore est si loin de sa fin ! Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin J'ai passé les premiers à peine. Au banquet de la vie à peine commencé, Un instant sur mes lèvres mon coupe a glissé ; Je veux vivre, et de jours ma coupe est encore pleine. Le ciel me doit des ans, le ciel me doit des joies ; Je ne veux pas quitter ces aimables voies, Ni m'endormir si tôt dans la nuit du tombeau. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040443k/f145.item




Comme un dernier rayon (extrait des Iambes)

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyr Anime la fin d'un beau jour, Au pied de l'échafaud j'essaie encore ma lyre. Peut-être est-ce bientôt mon tour. Peut-être qu'avant que l'heure circulaire, Qui passe avec un pas si lent, Ait posé sur l'émail brillant du cadran solaire Son doigt de fer et vigilant, Le sommeil du tombeau pressera ma paupière. Avant que de ces deux moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière, Peut-être en ces murs oubliés, Parmi ces bancs de fer, ces doubles portes fortes, Sous ces verrous aux sons deuil, Le messager de mort, escorté d'autres mortes, Viendra me dire le seuil. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040443k/f168.item




L'Invention (extrait)

Changeons en notre langue leurs fleurs étrangères ; Pour peindre nos idées, empruntons leurs couleurs ; Allumons nos flambeaux à leurs feux élémentaires ; Versons dans leurs moules nos pensées et nos mœurs. Que nos vers, comme eux, soient d'une marche fière ; Que le fond soit antique et la forme soit chère ; Que le grec et le latin, dans nos chants modernes, Brillent comme l'éclat des anciennes lanternes. Il faut savoir créer en imitant les dieux, Prendre leur lyre d'or et regarder les cieux ; Mais que le sentiment soit le guide fidèle, Et que la vérité soit notre seule échelle. Car le poète est libre en sa docte fureur, Il doit chercher le beau jusque dans l'horreur, Et faire de ses vers une moisson nouvelle, Où l'art et la nature ont une même aile. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040443k/f34.item




Iambe VII (extrait)

Sa haine est un fardeau qu'il faut que je partage. Justice, ô ma justice ! à tes pieds je me jette. Contre ces vils bourreaux, ces rimeurs de pillage, Qui font de la patrie une immense oubliette. Ils boivent notre sang, ils mangent notre vie, Et rient de voir le fer trancher nos fils de soie ; Leur âme est de boue et leur main est flétrie, Et le malheur d'autrui fait leur unique joie. Mais le poète attend. Il garde sa colère Comme un glaive caché sous un manteau de fleurs ; Il verra le réveil de la raison sévère, Et la fin des tourments et la fin des douleurs. Tremblez, juges d'un jour, la muse est éternelle ! Elle saura graver vos noms dans l'infamie, Tandis que le martyr, sous son ombre de plume, Dormira pour toujours dans sa gloire affermie. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040443k/f175.item




PRÉSENTATION

André Chénier né en 1762 à Constantinople et mort guillotiné en 1794 à Paris est la figure la plus brillante de la poésie française de la fin du XVIIIe siècle. Poète de la grâce antique et de la fureur politique il a su concilier l'héritage de la Grèce classique avec une sensibilité préromantique. Son esthétique résumée par le vers "Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques" visait à régénérer la poésie française par le retour aux sources helléniques. Journaliste engagé pendant la Révolution il s'opposa à la Terreur et fut arrêté puis exécuté deux jours seulement avant la chute de Robespierre. Ses Iambes écrits en prison sont un témoignage poignant de sa révolte contre la tyrannie. Son œuvre presque entièrement posthume ne fut révélée qu'en 1819 exerçant une influence majeure sur les romantiques notamment Victor Hugo et Vigny.




BIBLIOGRAPHIE

Bucoliques, publiées pour la première fois en 1819.

Élégies, publiées pour la première fois en 1819.

Iambes, publiés pour la première fois en 1819.

L'Invention (poème didactique), 1819.

Hermès (poème philosophique inachevé).