Le dépôt
649 - ZOOM HUYSMANS
JORIS-KARL HUYSMANS
Le Gousset (extrait de Croquis parisiens)
C’est une senteur de bête qui s’exhale des dessous de bras. On y sent le fauve et le musc, la sueur acide et le relent de la chair qui s’échauffe sous l’étoffe. Chaque femme a son odeur propre, son fumet de bête humaine qui varie selon la race et la santé. Il y a des goussets qui sentent la valériane et d’autres qui sentent l’oignon ou le fer. C’est la signature de l’individu, son empreinte olfactive dans la cohue des rues. J’aime ces parfums de la vie réelle, ces effluves de la misère ou du luxe qui se mêlent au pavé. L’odeur est la vérité du corps, ce que le vêtement ne peut cacher. C’est la poésie des bas-fonds et des boudoirs, une symphonie de narines qui cherchent le vrai. La ville est un immense encensoir de sueurs et de fards. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2058448/f45.item
La Tortue (extrait de À Rebours)
Des Esseintes fit incruster des pierres précieuses sur la carapace d’une tortue. Il voulait voir l’animal ramper sur son tapis d’Orient comme un joyau vivant. L’or et l’argent se mêlaient aux rubis et aux émeraudes dans un dessin barbare et splendide. Mais la pauvre bête succomba sous le poids de ce luxe inutile. Elle mourut de splendeur, étouffée par l’artifice qu’on lui avait imposé. C’est l’image de l’âme moderne, écrasée par ses propres raffinements. On veut transformer la nature en bijou, et l’on ne trouve que la mort. La beauté est un fardeau que la vie ne peut porter longtemps. Le rêve de l’art total finit toujours dans le silence de la charogne dorée. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202166z/f89.item
La Cathédrale (extrait de La Cathédrale)
La pierre chante dans la lumière du matin. Les vitraux jettent sur le dallage des flaques de sang et d’or. On sent ici la présence d’un Dieu qui se cache dans la géométrie des ogives. C’est une forêt de piliers qui montent vers le ciel pour implorer pardon. Le silence est une prière de granit que le temps n’efface pas. Chaque sculpture est un symbole, chaque ombre est une leçon de théologie. J’ai fui le monde pour trouver refuge dans ce vaisseau de prière. Ici, le laid s’efface devant la majesté du sacré. La foi est un parfum d’encens qui purifie l’âme de ses souillures. On n’est plus un homme, on est une note dans le concert divin. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k205847j/f112.item
La Messe Noire (extrait de Là-Bas)
Le prêtre officiait à l’envers, devant un autel de chair et de boue. Les cierges noirs jetaient des ombres grimaçantes sur les murs de la chapelle. On invoquait le prince des ténèbres avec des cris de haine et de luxure. C’était le triomphe du mal, la révolte de la bête contre l’esprit. L’air était lourd d’une odeur de soufre et de sang corrompu. Les fidèles se vautraient dans l’abjection, cherchant dans le sacrilège une émotion que la vertu ne donne plus. C’est le gouffre de l’âme humaine, le fond du puits où grouillent les monstres de l’imagination. Le satanisme est le dernier refuge de ceux qui ne croient plus à rien, sinon à leur propre chute. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k205845n/f156.item
Le Buffet (extrait de En Ménage)
Le buffet était chargé de viandes froides et de pâtisseries grasses. On y voyait des jambons roses et des galantines truffées qui brillaient sous la lampe. Les invités se jetaient sur la nourriture avec une voracité de naufragés. C’était la foire aux estomacs, le grand déballage de la gloutonnerie bourgeoise. On parlait de politique en mâchant des cornichons. La vie sociale se résume à cet acte de manducation collective. On s’aime ou on se déteste autour d’une table, entre le potage et le rôti. C’est le ventre qui gouverne le monde et les cœurs ne sont que des accessoires de la digestion. La réalité est une cuisine où tout finit en déchet. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2058462/f198.item
PRÉSENTATION
Joris-Karl Huysmans né en 1848 à Paris et mort en 1907 est l’une des figures majeures de la littérature de la fin du XIXe siècle. D’abord lié au naturalisme de Zola il s'en détache avec son roman culte À Rebours qui devient le manifeste du décadentisme. Son œuvre est une quête de beauté absolue de sensations rares et de vérité spirituelle. Son style se caractérise par une langue riche technique et sensuelle capable de décrire avec la même précision les parfums les plus subtils ou les horreurs du satanisme. Après une période d'exploration de l'occultisme il se convertit au catholicisme et finit sa vie comme oblat. Son parcours intellectuel et artistique reste le témoignage d'une lutte acharnée entre le dégoût du monde moderne et le besoin de sacré.
BIBLIOGRAPHIE
Marthe, histoire d'une fille, 1876.
À Rebours, 1884.
Là-Bas, 1891.
En Route, 1895.
La Cathédrale, 1898.