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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

616 - ZOOM RICHEPIN

Extrait de La Chanson des gueux


Y avait un’ fois un pauv’ gas Qui n’avait ni feu ni lieu, Qui s’en allait, vent debout, Par les chemins, par les routes, Un vieux chapeau sur la tête Et les pieds nus dans ses bottes, Et le vent, et le froid, et la faim, Et l’soir qui vient, et l’jour qui s’en va…

Il n’avait pas de pain, pas de vin, Pas de lit, pas de feu, pas de lieu, Pas de père, pas de mère, Pas d’amis, pas de frère, Pas de chien pour l’accompagner, Rien qu’un vieux bâton pour marcher, Et des haillons pour se couvrir, Et des nuits noires pour dormir…

Il disait, en voyant les riches Qui passaient, bien au chaud, bien gras, Dans leurs voitures dorées : « Eh ! les gredins, les embusqués, Vous qui mangez de la dinde, Et qui buvez du vin qui pince, Moi, je n’ai que l’eau des fossés, Et des croûtes de pain durci ! »

Il disait, en voyant les filles Qui riaient sous leurs chapeaux clairs : « Eh ! les belles, les coquettes, Vous qui avez des bas de soie, Moi, je n’ai que mes pieds nus, Et des guenilles pour me vêtir, Et des nuits noires pour dormir ! »

Il disait, en voyant les curés Qui passaient, l’air benoît, gras, Dans leurs soutanes bien chaudes : « Eh ! les hypocrites, les faux saints, Vous qui prêchez la charité, Moi, je n’ai que ma pauvreté, Et des nuits noires pour dormir ! »

Il disait, en voyant les gendarmes Qui passaient, l’air fier, l’air méchant : « Eh ! les sbires, les mouchards, Vous qui servez les puissants, Moi, je n’ai que ma liberté, Et des nuits noires pour rêver ! »

Et toujours il marchait, toujours, Sans jamais s’arrêter, sans jamais Se plaindre, sans jamais pleurer, Toujours le vent, toujours la faim, Toujours la nuit, toujours la misère, Et toujours, au fond de son cœur, Un grand rire, un rire amer, Un rire de gueux, un rire de fierté, Un rire qui disait : « Je suis libre ! »




Ce poème, qui a valu à Richepin un procès pour outrage aux bonnes mœurs, célèbre la rébellion et la liberté des marginaux face à une société bourgeoise et hypocrite.



Ce que dit la pluie

La pluie en pleurant dit son chagrin, Elle pleure ses sœurs les étoiles Qui sont mortes là-haut, si loin, Dans le grand ciel noir, sous les voiles.

Elle dit que le vent est méchant, Qu’il la pousse, qu’il la bat, qu’il la chasse, Qu’il la jette à terre en riant, Et qu’il lui déchire sa robe de gaze.

Elle dit que la terre est dure, Qu’elle ne veut pas de ses larmes, Qu’elle les boit sans pitié, Sans lui donner un peu de charme.

Elle dit que les hommes sont sourds, Qu’ils ne l’écoutent pas, qu’ils la fuient, Qu’ils ferment leurs portes, leurs cœurs, Quand elle frappe et qu’elle crie.

Elle dit que les fleurs sont ingrates, Qu’elles se ferment quand elle vient, Qu’elles ne veulent pas de ses caresses, Qu’elles ont peur de ses doigts si froids.

Elle dit que les oiseaux sont lâches, Qu’ils se cachent sous les toits, Qu’ils ne chantent plus quand elle passe, Qu’ils ont peur de ses sanglots.

Elle dit que le soleil est cruel, Qu’il la tue avec ses rayons, Qu’il la fait évaporer en l’air, Sans pitié pour ses pauvres chansons.

Elle dit que la lune est moqueuse, Qu’elle rit de ses pleurs argentés, Qu’elle danse quand elle est triste, Et qu’elle se cache quand elle est fâchée.

Elle dit que les nuages sont traîtres, Qu’ils la laissent tomber toute seule, Qu’ils s’en vont quand elle les appelle, Qu’ils ne veulent pas de sa peine.

Elle dit que les rivières sont égoïstes, Qu’elles ne veulent pas de ses larmes, Qu’elles les emportent sans un mot, Sans lui dire un seul « je t’aime ».

Elle dit que la mer est orgueilleuse, Qu’elle ne veut pas de ses pleurs, Qu’elle les noie dans ses flots, Sans jamais lui dire « sœur ».

Et la pluie, en disant tout cela, Pleure encore plus fort, plus fort, Et ses larmes tombent, tombent, Sur les toits, sur les champs, sur la mort.




PRÉSENTATION


Jean Richepin (1849-1926), né à Médéa en Algérie, est un poète, romancier et dramaturge français, célèbre pour son œuvre audacieuse et provocatrice. Après des études à l’École normale supérieure, il mène une vie de bohème, s’engageant comme franc-tireur pendant la guerre de 1870, puis comme matelot et docker. Son premier recueil, La Chanson des gueux (1876), fait scandale pour son langage cru et sa célébration des marginaux, lui valant un procès pour outrage aux bonnes mœurs. Richepin explore les bas-fonds de la société, la rébellion et la liberté, avec un lyrisme vibrant et un style souvent oratoire. Il est aussi l’auteur de romans (La Glu, Miarka, la fille à l’ourse) et de pièces de théâtre (Le Flibustier, Le Chemineau), où il dépeint des personnages excentriques et des drames sociaux. Élu à l’Académie française en 1908, il reste une figure controversée, admiré pour son talent et critiqué pour son goût du scandaleen.wikipedia.org+2.




BIBLIOGRAPHIE

  • La Chanson des gueux, 1876.
  • Les Caresses, 1877.
  • Les Blasphèmes, 1884.
  • La Mer, 1886.
  • Mes Paradis, 1898.
  • Les Glas, 1922.
  • La Glu (roman), 1881.
  • Miarka, la fille à l’ourse (roman), 1883.
  • Le Flibustier (théâtre), 1888.
  • Le Chemineau (théâtre), 1897.