Le dépôt
640 - ZOOM DE GUÉRIN
MAURICE DE GUÉRIN
SÉLECTION DE TEXTES
Le Centaure (extrait)
J’avais ma naissance dans les antres de ces montagnes. Comme le fleuve de cette vallée, dont les premières gouttes coulent de quelque roche en pleurs, ma première enfance tomba dans un antre profond. Quand le plein midi paraissait sur les cimes, l’impatience de la lumière me venait, et je m’avançais jusqu’à l’entrée de ma caverne. Là, je considérais les montagnes et les bois. Je sentais le vent, je voyais les aigles planer dans le ciel bleu, et mon cœur battait d’un désir inconnu. Je ne savais pas encore que j’étais un être double, et que ma vie devait être un combat entre le dieu et l’animal. Je galopais sur les sommets, sentant la vie circuler dans mes veines comme une sève ardente, et je croyais que le monde entier n’était fait que pour ma course et ma liberté. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040441t/f15.item
La Bacchante (extrait)
Elle marchait dans la forêt avec une fureur divine. Ses cheveux flottaient au vent comme des serpents de feu, et ses yeux brillaient d’une lumière qui n’était pas de ce monde. Elle appelait le dieu, elle appelait la vie, elle appelait la mort. La nature entière semblait s’éveiller sous ses pas. Les arbres frémissaient, les sources jaillissaient avec plus de force, et les bêtes sauvages la suivaient en silence. Elle était l’image de la passion pure, de la passion qui dévore tout et qui ne laisse après elle que des cendres. Mais dans ces cendres, il y avait encore le souvenir d'une extase sacrée, le reflet d'une beauté que l'homme ne peut contempler sans mourir de désir et d'effroi. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040441t/f42.item
Méditation (extrait du Journal)
Le silence est ma patrie. Dans le calme de ce vallon du Cayla, je retrouve enfin mon âme. Pourquoi ai-je voulu courir le monde ? Pourquoi ai-je cherché parmi les hommes ce qu’ils ne peuvent donner ? La nature est la seule confidente qui ne nous trahit jamais. Je regarde les feuilles tomber et je pense à mes propres jours qui s’écoulent. Il y a une tristesse si douce dans ce déclin de l’année. On dirait que tout se prépare pour un long sommeil, et que mon esprit, fatigué de ses propres pensées, aspire lui aussi au repos. Dieu est là, dans le murmure de la brise et dans la clarté pâle du soleil d’automne. Je ne demande plus rien, je me laisse porter par le courant de la vie, en attendant l’heure où je ne serai plus qu’une ombre parmi les ombres. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040441t/f68.item
Glaucus (extrait)
Je suis le fils de la mer et des rochers. Ma vie est un éternel balancement entre l’onde et le rivage. Je vois passer les navires et je ris de leur orgueil. Ils croient posséder l’océan, mais ils ne sont que des insectes sur un miroir d’argent. Moi, je connais les secrets des abîmes, le chant des sirènes et le sommeil des coraux. Mon corps est imprégné de sel et de lumière. Je ne suis plus un homme, je suis devenu une partie de l’élément. On me dit malheureux parce que je suis seul, mais ma solitude est peuplée de visions que les vivants ne peuvent même pas rêver. Le monde d'en haut est un tumulte inutile, le monde d'en bas est une paix profonde que rien ne peut troubler. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040441t/f95.item
Le cahier vert (extrait)
Je sens en moi une force qui me dépasse et qui m’effraie. C’est comme un fleuve qui veut sortir de son lit. La poésie n’est pas un jeu, c’est un supplice. On voudrait tout dire, tout saisir, et l’on ne saisit que des mots. Les mots sont des filets trop lâches pour retenir la vie. Je regarde ce ciel de nuit et je sens ma petitesse. Qu'est-ce qu'une existence d'homme dans l'immensité des siècles ? Une étincelle qui s'éteint aussitôt qu'elle brille. Et pourtant, cette étincelle a conscience d'elle-même, et c'est là sa grandeur et son malheur. J'écris pour ne pas mourir tout à fait, pour laisser une trace de mon passage dans ce désert de lumière que nous appelons l'univers. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040441t/f124.item
PRÉSENTATION
Maurice de Guérin né en 1810 au château du Cayla et mort prématurément en 1839 est un poète et prosateur français dont l’œuvre, bien que brève, a exercé une influence profonde sur la modernité. Frère d'Eugénie de Guérin, il a mené une vie intérieure intense, marquée par une quête spirituelle et panthéiste. Son poème en prose Le Centaure est considéré comme l'un des sommets de la langue française, alliant une vigueur antique à une sensibilité romantique. Guérin exprime le tourment de l'homme déchiré entre ses aspirations divines et sa condition terrestre, trouvant dans la contemplation de la nature un refuge et une source de visions mystiques. Redécouvert par George Sand et loué par Sainte-Beuve, il demeure le poète de l'immanence et de la vibration secrète du monde.
BIBLIOGRAPHIE
Le Centaure (poème en prose), posthume, 1840.
La Bacchante (poème en prose), posthume.
Journal (Le Cahier vert), posthume.
Reliquiae (publiées par Trébutien), 1861.