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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

618 - ZOOM PETRUS BOREL

PÉTRUS BOREL



Désespoir (extrait de Rhapsodies)


Le monde est un chaos de boue et de misère, Où l'homme est un forçat qui traîne sa colère, Un champ de sépultures où l'herbe pousse en deuil, Où chaque pas qu'on fait nous rapproche du cercueil. Regardez ce soleil, cette face livide, Qui n'éclaire ici-bas qu'un immense et grand vide, Et ces cieux sans pitié, ces cieux de fer et d'or, Qui rient de nos tourments et de notre sort. Moi, je marche au milieu de cette foule immonde, Portant en mon esprit tout le dégoût du monde, Cherchant dans le néant un refuge éternel, Loin de ce Dieu sourd qui trône dans le ciel. La vie est un poison que l'on boit goutte à goutte, Un chemin sans issue, une funeste route, Où l'on n'entend jamais que le cri des mourants, Et le rire moqueur des bourreaux triomphants. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040410k/f35.item




Pessimisme (extrait de Rhapsodies)


Il n'est pas un bonheur qui n'ait son amertume, Pas une fleur de mai que l'hiver ne consume, Pas un rêve d'amour qui ne finisse en pleurs, Pas un chant de gaîté qui ne cache des douleurs. Tout n'est que vanité, tout n'est qu'imposture, La douleur est la loi de toute la nature, L'homme naît dans le cri et meurt dans le sanglot, Emporté par le temps comme un débris sur l'eau. À quoi bon s'agiter sous cette voûte sombre ? À quoi bon poursuivre une fugitive ombre ? Le repos est au fond de la terre et des nuits, Dans l'oubli souverain de tous nos vains ennuis. Maudite soit la main qui nous donna la vie, Maudite soit la terre à nos maux asservie, Maudite soit la lumière et maudit soit le jour, Puisqu'ils ne servent qu'à nourrir notre douleur. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1040410k/f58.item




Champavert (extrait de l'Introduction)


Je suis un Lycanthrope. J'ai au cœur la rage de la bête fauve contre cette société de marchands et d'hypocrites. Vous voulez des contes pour vous endormir ? Allez voir ailleurs. Mes récits sont pétris de fiel et de sang. Je veux vous montrer l'homme dans toute sa nudité hideuse, l'homme tel qu'il est quand il a jeté le masque de la vertu. La civilisation n'est qu'un vernis qui craque sous la dent du crime. Tout est crime ici-bas : la loi est un crime, l'ordre est un crime, la paix est un crime. Je ne chante pas les fleurs des champs, je chante l'échafaud, je chante la fosse commune, je chante le râle du condamné. Ma plume est un poignard que je trempe dans l'encre de vos vices pour vous percer le flanc. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65243884/f12.item




Dina, la belle juive (extrait de Champavert, contes immoraux)


Le bourreau est le seul honnête homme de la cité, car lui seul ne cache pas son métier. Les autres assassinent avec des lois, avec des sourires, avec des baisers. Lui, il tranche net. Le sang qui coule sur les pavés est plus pur que l'eau de vos fontaines, car il dit la vérité. Regardez cette foule qui accourt au spectacle de la mort, elle vient chercher une émotion qu'elle ne trouve plus dans ses plaisirs frelatés. Elle a soif de rouge, elle a soif de mort. Et vous appelez cela une société humaine ? C'est une ménagerie où les loups portent des redingotes. Dina était belle comme le jour, mais le jour est une insulte dans un monde de ténèbres. Il fallait qu'elle meure, car la beauté est une provocation que la laideur universelle ne saurait pardonner. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65243884/f84.item



Don Andréa (extrait de Champavert)


L'homme est un loup pour l'homme, c'est une vieille vérité, mais on oublie de dire que le loup est plus noble. Le loup tue pour manger, l'homme tue pour s'amuser. Don Andréa avait compris que la seule liberté réside dans l'excès. Puisque le monde est une prison, brûlons la prison. Puisque la vie est un fardeau, jetons-le au visage de celui qui nous l'a imposé. Il n'y a pas de morale, il n'y a que des forces qui s'entrechoquent. Le juste est celui qui est le plus fort, le coupable est celui qui se laisse prendre. Je ris de vos juges, je ris de vos prêtres, je ris de vos rois. Ma demeure est le désert, mon palais est la caverne, et mon seul Dieu est le néant qui m'attend les bras ouverts. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65243884/f156.item


PRÉSENTATION


Pétrus Borel né en 1809 à Lyon et mort en 1859 à Mostaganem en Algérie est le représentant le plus radical du romantisme frénétique. Surnommé le Lycanthrope il fut le chef de file du Petit Cénacle et des Jeunes-France incarnant une révolte absolue contre la bourgeoisie et l'ordre moral de la Monarchie de Juillet. Son œuvre marquée par un pessimisme noir une violence verbale inouïe et un goût prononcé pour le macabre défie toutes les conventions littéraires de son temps. Poète maudit avant l'heure il a influencé Baudelaire et les surréalistes par sa haine de la médiocrité et son culte de l'excès. Après avoir connu la misère et l'échec littéraire à Paris il finit sa vie en exil en Algérie comme colon puis inspecteur de la colonisation. Il reste dans l'histoire littéraire comme l'image même de l'écrivain insoumis et désespéré.



BIBLIOGRAPHIE

Rhapsodies (poèmes), Levavasseur, 1832.

Champavert, contes immoraux, Renduel, 1933.

Madame Putiphar (roman), Ollivier, 1839.

Le Trésor de la caverne d'Hooghly (traduction), 1842.