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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

655 - ZOOM KAHN

POÈMES




Les Palais nomades (extrait, 1887) Lien vers le texte intégral

(Un poème emblématique du vers libre, où Kahn explore l’éphémère et le rêve.)


les palais nomades, aux murs de brume légère, s’élèvent, s’effacent, se reconstituent, comme un rêve qui fuit et qui persiste, comme une ombre qui danse et qui se tait.

les colonnes d’or pâle, les chapiteaux de rêve, les frises où s’ébat un peuple de chimères, tout cela n’est qu’un jeu de lumière et de fièvre, un mirage éphémère aux contours incertains.

et les jardins, où l’aube en pleurs se décolore, où les fleurs sont des pleurs, où les pleurs sont des fleurs, où les sources, en pleurant, chantent leur mélancolie, où les arbres, en tremblant, murmurent leurs douleurs.

les palais nomades, où l’âme en exil erre, où le temps n’est qu’un souffle, où l’espace un soupir, où les souvenirs sont des ombres qui s’effacent, où les désirs sont des feux qui ne peuvent s’éteindre.

et toi, qui passes, ô voyageur sans patrie, toi qui cherches en vain un refuge à ton rêve, toi qui portes en toi des palais dévastés, toi qui n’as pour asile que l’éternel rêve.




Domaine de fée (extrait, 1895) Lien vers le texte intégral

la tapisserie des quatre éléments et les néréïdes reprennent ce rouet à l’accent si félin, si doux, que l’on entend quand la voix colère de l’autan n’effarouche pas l’éphémère.

ce rouet si ronronnant, ce fil d’herbe si parfumé, que les pilotes croient respirer quand cette aube s’élève des vagues de la mer, l’odeur lointaine des îles enchantées.

les belles nymphes sont immortelles, comme le thyrse et le caducée, comme la vague, comme la dentelle de l’herbe, et l’ouate des nuées, comme la roche aux repos noirs sous l’ondée arc-en-cielée par le même soleil, comme le vin pourpre ou le vin vermeil ou les chaînes de prométhée.

encore un regard à la fraîche toilette, car voici les tritons, ivresse, beauté, force apportant les plus odorantes cassolettes, et les nacres, peintes sur leur torse, qui viennent amuser les déesses et persuader leurs agiles traîtresses.

et les sirènes, aux chants si doux, qui bercent les marins endormis, et les naiades, aux cheveux de mousse, qui dansent dans les clairs ruisseaux, et les dryades, aux rires si fous, qui courent dans les bois si beaux.



Chansons d’amant (extrait, 1891) Lien vers le texte intégral

je t’aime comme on hait la nuit, comme on craint le jour qui vient, comme on fuit l’ombre qui grandit, comme on meurt sans avoir vécu.

je t’aime d’un amour si lourd, qu’il pèse comme un ciel d’orage, comme un rêve qui n’ose éclore, comme un cri qui n’a pas de voix.

tu es l’étoile qui se lève quand la nuit est à son comble, tu es l’aube qui se rêve quand le jour n’est qu’un symbole.

tu es l’ombre qui me suit, tu es la lumière qui m’éblouit, tu es le silence qui me tait, tu es le mot que je n’ose dire.

et quand je te vois, je tremble, comme un arbre sous le vent, comme une flamme sous la cendre, comme un enfant devant le temps.




Le Conte de l’or et du silence (extrait, 1898) Lien vers le texte intégral

(Un poème-roman où Kahn explore les dualités entre richesse matérielle et spiritualité.)


le silence est un or qui ne se dépense pas, un trésor enfoui dans le cœur des nuits, une lumière qui ne s’éteint jamais, un écho qui ne meurt pas.

l’or est un silence qui brille et qui ment, une promesse qui n’est jamais tenue, un rêve qui se vend et qui se reprend, une ombre qui se paie en monnaie d’or.

et toi, qui cherches l’or dans le silence, toi qui veux acheter ce qui n’a pas de prix, toi qui crois que l’or peut acheter le rêve, toi qui ne vois pas que le rêve est un piège.

le silence est un palais où l’âme se repose, où les mots sont des ombres, où les ombres sont des mots, où le temps n’est qu’un souffle, où l’espace un écho, où l’on entend le chant des mondes ignorés.

l’or est un palais où l’âme se perd, où les murs sont des miroirs, où les miroirs sont des murs, où le temps est une horloge, où l’espace un poids, où l’on entend le bruit des chaînes et des fers.

  1. Symbolistes et décadents (extrait, 1902) Lien vers le contexte

(Un essai poétique où Kahn définit sa vision de la poésie symboliste.)


la poésie n’est pas un jeu de mots, mais un jeu de lumières et d’ombres, un dialogue entre le visible et l’invisible, une danse entre le dit et le non-dit.

elle n’est pas un cri, mais un murmure, pas une explication, mais une suggestion, pas une réponse, mais une question, pas une fin, mais un commencement.

le poète n’est pas un maître, mais un chercheur, il ne dit pas, il montre, il ne nomme pas, il évoque, il ne conclut pas, il ouvre.

la poésie est un pont entre les mondes, un fil tendu entre le réel et l’idéal, une porte entrouverte sur l’infini, un souffle qui traverse les siècles.




PRÉSENTATION

Gustave Kahn, né le 21 décembre 1859 à Metz et mort le 5 septembre 1936 à Paris, est une figure majeure du symbolisme français. il est considéré comme l’un des pères du vers libre, une forme poétique qu’il a théorisée et popularisée à travers ses œuvres et ses essais. issu d’une famille juive lorraine, il étudie à la sorbonne et à l’école des chartes avant de s’installer à paris, où il devient un acteur central de la vie littéraire et artistique de la fin du xixᵉ siècle.

Kahn est non seulement poète, mais aussi romancier, critique d’art, et éditeur. il fonde et dirige des revues d’avant-garde comme La Vogue et Le Symboliste, où il publie des textes de mallarmé, laforgue, et rimbaud, tout en défendant les idées du symbolisme contre les excès du décadentisme. son œuvre poétique, marquée par une musicalité subtile et une exploration des états d’âme, se distingue par son lyrisme introspectif et son refus des conventions métriques traditionnelles.

en tant que critique d’art, kahn s’intéresse aux mouvements modernes, notamment l’impressionnisme et le post-impressionnisme, et écrit des monographies sur des artistes comme rodin, monet, et cézanne. il est également engagé dans la renaissance culturelle juive en france, participant à des revues comme Menorah et publiant des Contes juifs (1926) et Terre d’Israël (1933).

son héritage littéraire est marqué par une œuvre protéiforme : poésie, romans modernistes (L’Adultère sentimental, Les Petites Âmes pressées), et même des œuvres hybrides comme La Pépinière du Luxembourg (poésie-théâtre) ou Le Conte de l’or et du silence (poésie-roman). kahn reste un penseur de la modernité, un théoricien du vers libre, et un passeur entre les arts.




BIBLIOGRAPHIE

  • Les Palais nomades (1887)
  • Chansons d’amant (1891)
  • Domaine de fée (1895)
  • Le Conte de l’or et du silence (1898)
  • Symbolistes et décadents (1902)
  • Contes juifs (1926)
  • Terre d’Israël (1933)