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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

653 - ZOOM VALLES

JULES VALLÈS




L'Enfant (extrait de L'Enfant)

Ma mère m'a dit que je n'étais pas digne de manger le pain que mon père gagnait. Elle m'a giflé parce que j'avais des taches d'encre sur mes doigts et sur mon âme. On m'apprend l'alphabet avec des coups de règle sur les doigts. C’est la pédagogie de la terreur, le dressage de l'innocence. Je regarde par la fenêtre les oiseaux qui volent sans grammaire et sans morale. Pourquoi faut-il que l'école soit une prison et la famille un tribunal ? On nous brise la volonté avant même que nous sachions ce que c’est que de vouloir. J’ai le cœur plein de révolte et de larmes rentrées. Un jour, je serai grand et je dirai tout ce que le silence nous inflige. La liberté est un rêve qui se cache sous les bancs de la classe. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2021771/f45.item




Le Bachelier (extrait de Le Bachelier)

Me voilà avec mon diplôme en poche et le ventre vide. Paris est une marâtre qui ne donne rien pour rien. Je vends mes livres pour un morceau de fromage de tête et je dors dans des greniers où la pluie chante la misère. La culture est un luxe de riche qui ne nourrit pas son homme de peine. On nous bourre le crâne de latin et de grec pour nous laisser crever de faim sur le pavé. J'écris des articles que personne ne lit, des pamphlets que les flics saisissent. La bohème n'est pas une fête, c'est une lente agonie dans l'encre et la poussière. On se croit des génies et l'on n'est que des va-nu-pieds de l'intelligence. Il faut lutter contre le vent, contre le froid, contre le mépris de ceux qui possèdent. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202178d/f89.item




L'Insurgé (extrait de L'Insurgé)

La rue est à nous ! Les pavés se dressent comme des vagues de colère. On a sorti les vieux fusils et les drapeaux rouges de l'espoir. La Commune est le grand cri de justice qui déchire la nuit des siècles. On n'est plus des numéros, on est des hommes debout qui veulent leur part de soleil. Paris brûle mais c'est pour mieux éclairer l'avenir des pauvres. On partage le pain et le danger avec une fraternité de damnés de la terre. Les Versaillais approchent avec leur haine de bourgeois effrayés, mais qu'importe ! On aura vécu quelques jours dans la dignité de la révolte. Mourir pour une idée est la seule façon de prouver qu'on a été vivant. Le sang des fédérés est la semence des révolutions futures. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202179s/f112.item




Le Cri du Peuple (extrait d'un article)

Le journal est mon enclume et ma plume est mon marteau. Il faut frapper fort sur l'injustice jusqu'à ce qu'elle éclate. Je parle pour ceux qui se taisent, pour ceux qui triment dans l'ombre des usines et des bagnes. La presse ne doit pas être un salon de coiffure pour phrases élégantes, elle doit être le porte-voix de la souffrance populaire. On nous appelle des incendiaires parce qu'on veut mettre le feu aux privilèges. Soit ! Que tout brûle si c'est pour que les petits mangent à leur faim. La vérité est un acide qui ronge les mensonges du pouvoir. Je ne demande pas la charité, je demande le droit. Le cri du peuple est la seule musique qui vaille la peine d'être entendue au milieu du vacarme des agioteurs. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202180f/f156.item




L'Exil (extrait des souvenirs)

Je regarde la mer depuis la côte étrangère et mon cœur est resté sur les barricades. L'exil est une mort lente où l'on respire un air qui n'est pas le nôtre. On apprend d'autres mots mais la douleur reste la même. Je revois les visages des amis tombés sous les balles des fusilleurs. On est des spectres qui hantent les bibliothèques de Londres ou de Bruxelles. La patrie n'est pas un morceau de terre, c'est l'espoir que l'on a partagé avec ses frères d'armes. J'écris pour ne pas oublier, pour que le souvenir soit une arme prête pour le retour. On ne dompte pas une révolte avec des décrets de bannissement. Le vent d'ouest m'apporte l'odeur du pavé de Paris et le bruit de la foule qui ne désarme jamais. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202181t/f198.item




PRÉSENTATION

Jules Vallès né en 1832 au Puy-en-Velay et mort en 1885 à Paris est le grand écrivain de la révolte et le témoin passionné de la Commune de Paris. Fondateur du journal Le Cri du Peuple il a mis son talent littéraire au service de la cause ouvrière et de la liberté d'expression. Sa trilogie autobiographique Jacques Vingtras constitue un chef-d'œuvre du réalisme social décrivant avec une ironie mordante et une émotion brute l'enfance martyrisée la bohème misérable et l'engagement révolutionnaire. Styliste hors pair privilégiant la phrase courte nerveuse et imagée il rejette l'académisme pour une langue vivante proche du peuple. Son combat acharné contre l'autorité sous toutes ses formes fait de lui une figure héroïque et rebelle des lettres françaises.




BIBLIOGRAPHIE

L'Enfant, 1879.

Le Bachelier, 1881.

L'Insurgé, 1886 (posthume).

La Rue, 1866.

Tableaux de Paris, 1882.