Le dépôt
622 - ZOOM LAFONTAINE
POÈMES
La Cigale et la Fourmi La Cigale, ayant chanté Tout l’été, Se trouva fort dépourvue Quand la bise fut venue : Pas un seul petit morceau De mouche ou de vermisseau. Elle alla crier famine Chez la Fourmi sa voisine, La priant de lui prêter Quelque grain pour subsister Jusqu’à la saison nouvelle. Je vous paierai, lui dit-elle, Avant l’août, foi d’animal, Intérêt et principal. La Fourmi n’est pas prêteuse : C’est là son moindre défaut. Que faisiez-vous au temps chaud ? Dit-elle à cette emprunteuse. Nuit et jour à tout venant Je chantais, ne vous déplaise. Vous chantiez ? j’en suis fort aise. Eh bien ! dansez maintenant.
Le Corbeau et le Renard Maître Corbeau, sur un arbre perché, Tenait en son bec un fromage. Maître Renard, par l’odeur alléché, Lui dit à peu près ce langage : « Hé ! bonjour, Monsieur du Corbeau. Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau ! Sans mentir, si votre ramage Se rapporte à votre plumage, Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. » À ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ; Et pour montrer sa belle voix, Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie. Le Renard se saisit et dit : « Mon bon Monsieur, Apprenez que tout flatteur Vit aux dépens de celui qui l’écoute : Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. » Le Corbeau, honteux et confus, Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.
Le Lièvre et la Tortue Rien ne sert de courir ; il faut partir à point. Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage. « Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point Sitôt que moi ce but. — Sitôt ? Êtes-vous sage ? Repartit l’animal léger. Ma commère, il vous faut purger Avec quatre grains d’ellébore. — Sage ou non, je parie encore. » Ainsi fut fait : et de ce pas Le Lièvre s’élance. L’autre part, le pas tranquille, Et prit par son chemin le plus court. Bien lui en prit : le Lièvre en mille détours Se perd dans les broussailles, Tantôt s’arrête, et tantôt en sa course se trouble. Tandis que sa rivale, en marchant toujours, Comme elle avait l’habitude, En moins de temps qu’on ne fait un clin d’œil, Fut au bout de la carrière. « Eh bien ! lui cria-t-elle, arrivée la première, Ma commère, il faut purger. »
Le Loup et l’Agneau La raison du plus fort est toujours la meilleure : Nous l’allons montrer tout à l’heure. Un Agneau se désaltérait Dans le courant d’une onde pure. Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure, Et que la faim en ces lieux attirait. Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ? Dit cet animal plein de rage : Tu seras châtié de ta témérité. — Sire, répond l’Agneau, que Votre Majesté Ne se mette pas en colère ; Mais plutôt qu’elle considère Que je me vas désaltérant Dans le courant, Plus de vingt pas au-dessous d’Elle ; Et que par conséquent, en aucune façon, Je ne puis troubler sa boisson. — Tu la troubles, repart ce tyran, Et je sais que de moi tu médis l’an passé. — Comment l’aurais-je pu faire ? Je n’étais pas alors né. — Si ce n’est toi, c’est donc ton frère. — Je n’en ai point. — C’est donc quelqu’un des tiens : Car vous ne m’épargnez guères, Vous, vos berger, et vos chiens. On me l’a dit : il faut que je me venge. Là-dessus, au fond des forêts Le Loup l’emporte, et puis le mange, Sans autre forme de procès.
Le Chêne et le Roseau Le Chêne un jour dit au Roseau : « Vous avez bien sujet d’accuser la Nature ; Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau. Le moindre vent, qui d’aventure Fait rider la face de l’eau, Vous oblige à baisser la tête : Cependant que mon front, au Caucase pareil, Non content d’arrêter les rayons du soleil, Brave l’effort de la tempête. Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr. Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage Dont je couvre le voisinage, Vous n’auriez que à craindre le temps ; Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides bords des royaumes du vent. La nature en vain a fait vos privilèges, Qu’elle vous a donné la naissance et les bords De fleuves pour vous faire un sort plus enviable. Le sort vous fut en mère injuste et peu pitoyable. Rien ne vous manquerait dans l’heureux temps qui court, Si le ciel en sa faveur avait eu plus d’égards, Si ses dons ne se bornaient qu’à vous donner l’être : Mais un destin qui vous hait vous fit naître en un lieu Que les Aquilons ont pour chemin, Et pour maison un rocher. » Le Roseau lui répondit : « Votre compassion, lui dit-il, Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci. Les vents me sont moins qu’à vous redoutables. Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici Contre leurs coups épouvantables Résisté sans courber le dos ; Mais attendons la fin. » Comme il disait ces mots, Du bout de l’horizon accourt avec furie Le plus terrible des enfants Que le Nord ait portés jusqu’ici dans ses flancs. L’arbre tient bon ; le Roseau plie. Le vent redouble ses efforts, Et fait si bien qu’il déracine Celui de qui la tête au ciel était voisine, Et dont les pieds touchaient à l’Empire des Morts.
PRÉSENTATION
Jean de La Fontaine (1621-1695), né à Château-Thierry, est le plus célèbre fabuliste français et l’un des plus grands poètes classiques. Après des études de droit et une brève tentative de carrière religieuse, il se consacre à la littérature, protégé par Nicolas Fouquet puis par Madame de La Sablière. Ses Fables, publiées entre 1668 et 1694, s’inspirent d’Ésope et de Phèdre, mais La Fontaine y ajoute une profondeur psychologique, une ironie subtile et une maîtrise inégalée du vers. Il y dépeint la nature humaine avec une lucidité désabusée, mêlant morale, satire sociale et poésie. Parallèlement, il écrit des contes licencieux, des poèmes et des pièces de théâtre. Élu à l’Académie française en 1683, il incarne l’esprit classique tout en le dépassant par son originalité et son indépendance. Son œuvre, à la fois populaire et savante, reste un pilier de la culture françaiseeternels-eclairs.fr+2.
BIBLIOGRAPHIE
- Fables choisies, mises en vers (12 livres, 1668-1694).
- Contes et nouvelles en vers (1665-1674).
- Adonis (poème, 1658).
- Les Amours de Psyché et de Cupidon (roman, 1669).
- Épîtres et Poésies diverses.