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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

641 - ZOOM DE MAISTRE

XAVIER DE MAISTRE

SÉLECTION DE TEXTES




La chambre (extrait de Voyage autour de ma chambre)


Quelle chose charmante que de voyager ainsi dans sa propre chambre ! On n’a point à craindre les voleurs, ni les mauvaises auberges, ni le froid, ni la pluie. On s'assoit dans son fauteuil, et l'on part. Ma chambre est un univers dont je connais chaque recoin, et pourtant j'y découvre chaque jour de nouveaux horizons. Mon bureau est une montagne que je gravis avec effort, mon lit est une île où je trouve le repos, et mes tableaux sont des fenêtres ouvertes sur l'histoire. L'imagination est le seul guide dont on ait besoin pour ce périple. On peut aller au bout du monde tout en restant en robe de chambre. C’est la véritable liberté, celle qui ne dépend ni de l’espace ni du temps, mais seulement du mouvement de notre pensée. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k10403188/f25.item




Le chien Rosine (extrait de Voyage autour de ma chambre)


Rosine est ma fidèle compagne de voyage. Elle me regarde avec ses yeux pleins d'intelligence, semblant comprendre mes moindres réflexions. Quand je m'arrête devant la glace pour m'étudier moi-même, elle s'approche et pose sa tête sur mes genoux. Les animaux ont cette sagesse que nous avons perdue : ils vivent dans le présent, sans regret pour hier et sans crainte pour demain. Rosine ne se demande pas si ma chambre est petite ou grande, elle sait seulement qu'elle est avec moi, et cela lui suffit. Nous devrions prendre exemple sur ces êtres simples qui trouvent leur bonheur dans l'affection et le repos. Sa présence est un baume pour ma solitude, car elle me rappelle qu'il y a toujours un cœur qui bat à côté du nôtre, même dans l'isolement le plus profond. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k10403188/f54.item




Le lépreux (extrait du Lépreux de la cité d'Aoste)


Je suis seul sur la terre, et pourtant je respire. La lèpre a dévoré mon corps, mais elle n'a pas encore touché mon âme. On m'a relégué dans cette tour solitaire, loin des regards des hommes. Je vois passer les saisons derrière mes barreaux, je vois les Alpes se couvrir de neige et refleurir au printemps. La douleur est ma seule compagne, mais elle m'a appris la patience. Je ne hais personne, je plains seulement ceux qui souffrent comme moi. Le ciel est bleu pour tout le monde, même pour le malheureux que l'on rejette. Je cultive quelques fleurs dans mon petit jardin, et leur parfum me console de mon sort. Je sais que la mort sera pour moi une délivrance, mais en l'attendant, j'essaie de garder en moi une étincelle d'humanité et de foi. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k10403188/f112.item




L'âme et la bête (extrait de Voyage autour de ma chambre)


J'ai découvert qu'il y a en moi deux êtres distincts : l'âme, qui s'élance vers les hauteurs de la métaphysique, et l'autre, que j'appelle « l'autre », et qui n'est qu'une bête attachée à ses besoins matériels. Tandis que mon âme voyage parmi les astres, « l'autre » s'occupe de faire chauffer mon café ou de ranger mes pantoufles. Parfois, ils ne s'entendent pas, et c'est alors que naissent les situations les plus plaisantes. Mais le secret du bonheur est de savoir les faire vivre en paix. Il faut laisser à la bête ce qui lui revient, pour que l'âme soit libre de ses courses infinies. Cette dualité de notre nature est le sel de l'existence ; elle nous empêche de nous prendre trop au sérieux et nous ramène toujours à la réalité, même au milieu de nos rêves les plus fous. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k10403188/f78.item




La colline de Superga (extrait d'Expédition nocturne autour de ma chambre)


La nuit est descendue sur Turin. De ma fenêtre, je vois les lumières de la ville s'éteindre une à une. Au loin, la silhouette de la Superga se détache sur le ciel étoilé. C’est le moment où l’esprit se détache des liens de la journée pour s’aventurer dans l’obscurité. Le silence de la nuit est une musique que l'on n'entend que lorsqu'on est seul. On se sent alors le maître d'un empire invisible. Les soucis s'effacent, les haines s'apaisent. On pardonne à ses ennemis, on sourit à ses souvenirs. L’univers semble se rétrécir pour tenir entre les murs de ma demeure, et pourtant, je n'ai jamais eu autant de place. Voyager de nuit, c'est explorer l'envers du monde, là où les ombres disent plus de vérités que les clartés du jour. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k10403188/f156.item




PRÉSENTATION


Xavier de Maistre né en 1763 à Chambéry et mort en 1852 à Saint-Pétersbourg est un officier et écrivain savoyard, célèbre pour avoir inventé un genre littéraire inédit : le voyage immobile. Son Voyage autour de ma chambre, écrit alors qu'il était mis aux arrêts pour un duel, est un chef-d'œuvre d'humour, de finesse et de philosophie. Avec une apparente légèreté, il explore la dualité humaine, les jeux de l'imagination et la beauté des choses simples. Son style, empreint de bienveillance et de mélancolie, a marqué des auteurs comme Baudelaire ou Proust. Dans Le Lépreux de la cité d'Aoste, il montre une veine plus grave et humaniste, traitant de l'exclusion et de la souffrance avec une dignité poignante. Il a passé une grande partie de sa vie au service de la Russie, sans jamais perdre sa sensibilité d'homme des Alpes.




BIBLIOGRAPHIE


Voyage autour de ma chambre, 1794.

Le Lépreux de la cité d'Aoste, 1811.

Les Prisonniers du Caucase, 1825.

La Jeune Sibérienne, 1825.

Expédition nocturne autour de ma chambre, 1825.