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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

586 - ZOOM LAÂBI

POÈMES




1. J’atteste (poème complet, 10 janvier 2015)


J’atteste
J’atteste qu’il n’y a d’Être humain
que Celui dont le cœur tremble d’amour
pour tous ses frères en humanité
Celui qui désire ardemment plus pour eux que pour lui-même
liberté paix dignité
Celui qui considère que la Vie est encore plus sacrée
que ses croyances et ses divinités

J’atteste qu’il n’y a d’Être humain
que Celui qui combat sans relâche
la Haine en lui et autour de lui
Celui qui dès qu’il ouvre les yeux au matin
se pose la question :
Que vais-je faire aujourd’hui
pour ne pas perdre ma qualité et ma fierté d’être homme ?

Référence : J’atteste, 10 janvier 2015, publié dans Presque riens, Castor Astral, 2018.




2. L’Arbre à poèmes (extrait long)


C’est une maison où nous avons reçu à profusion
la saveur et l’odeur des êtres
les couleurs tactiles des éléments
la beauté pudique des arbres

Nous y avons mangé de préférence avec l’étranger
bu avec le commensal le plus désespéré
et veillé de nuit comme de jour
avec nos fantômes avisés

Nous y avons conçu les enfants libres de nos rêves
Tout cela en gardant une oreille suspendue à la porte
pour capter les pas hésitants de l’inespéré

Référence : L’Arbre à poèmes, Gallimard, 2015.




3. Le Spleen de Casablanca (extrait long)


Casablanca, ville de tous les exils,
ville où l’on se perd et où l’on se retrouve,
ville où l’on pleure et où l’on rit,
ville où l’on espère et où l’on désespère.

Casablanca, ville des contrastes,
où la lumière se brise sur les murs,
où les rêves s’accrochent aux antennes,
où les cris se perdent dans le vent.

Casablanca, ville des attentes,
où l’on guette un signe, un sourire, un mot,
où l’on attend l’amour, la liberté, la justice,
où l’on attend que le soleil se lève enfin.

Référence : Le Spleen de Casablanca, La Différence, 1996.




4. La Terre est une orange amère (extrait long)


La terre est une orange amère
que nous pressons chaque jour
pour en extraire un peu de lumière,
un peu de douceur,
un peu d’espoir.

Mais l’orange est acide,
elle brûle les lèvres,
elle irrite les yeux,
elle laisse un goût de cendres.

Pourtant, nous continuons à la presser,
à en boire le jus,
à en partager les gouttes,
car c’est tout ce qui nous reste.

Référence : La Terre est une orange amère, Castor Astral, 2023.




5. Écris la vie (extrait long)


Écris la vie
avec ce qui te reste de mots,
avec ce qui te reste de rêves,
avec ce qui te reste de larmes.

Écris la vie
même si les signes sont flous,
même si les lettres tremblent,
même si les phrases se brisent.

Écris la vie
car c’est tout ce qui te reste
pour ne pas sombrer,
pour ne pas disparaître,
pour ne pas oublier.

Référence : Écris la vie, La Différence, 2005.




PRÉSENTATION

Abdellatif Laâbi, né en 1942 à Fès (Maroc), est un poète, écrivain, traducteur et militant marocain, figure majeure de la littérature francophone et de la poésie engagée. Fondateur de la revue Souffles en 1966, il a joué un rôle clé dans le renouvellement culturel du Maghreb. Emprisonné de 1972 à 1980 pour son opposition au régime de Hassan II, il s’exile en France en 1985. Son œuvre, humaniste et politique, est marquée par une quête de liberté, de dignité et de justice, et une foi inébranlable dans la puissance de la poésie.


Caractéristiques de sa poésie

  • Un humanisme radical : Laâbi place l’homme et sa dignité au centre de son œuvre. Ses poèmes sont des appels à la fraternité, à la résistance contre l’oppression, et à la reconquête de la liberté.
  • Une écriture de la résistance : Sa poésie est engagée, combative, mais aussi tendre et lyrique. Elle mêle colère et espérance, désespoir et foi en l’avenir.
  • Une langue simple et puissante : Il utilise un langage accessible, mais chargé de sens, où chaque mot est un acte de résistance.
  • Une dimension universelle : Ses thèmes (la paix, la justice, la mémoire, l’exil) dépassent les frontières et parlent à tous les opprimés du monde.

Parcours et influences

  • Fondateur de Souffles : La revue a marqué l’histoire culturelle du Maghreb, en mêlant littérature, arts et politique.
  • Prix et distinctions : Il a reçu le Prix Goncourt de la poésie en 2009 et le Grand Prix de la Francophonie en 2011.
  • Traducteur : Il a traduit des poètes arabes (comme Mahmoud Darwich) et publié des anthologies de poésie palestinienne.
  • Influences : Son œuvre est influencée par Dostoïevski, la tradition orale marocaine, et les mouvements de libération du XXe siècle.



BIBLIOGRAPHIE


  • Œuvres majeures :
  • Le Spleen de Casablanca, La Différence, 1996.
  • L’Arbre à poèmes, Gallimard, 2015.
  • La Terre est une orange amère, Castor Astral, 2023.
  • Écris la vie, La Différence, 2005.
  • Presque riens, Castor Astral, 2018.
  • Anthologies et traductions :
  • Anthologie de la poésie palestinienne d’aujourd’hui, Points, 2025.
  • Tu n’es pas un poète à Grenade, traduction de Najwan Darwish, Castor Astral, 2024.
  • Études critiques :
  • Abdellatif Laâbi : une traversée de l’œuvre, de Jacques Alessandra, La Différence, 2008.
  • La Poésie comme résistance : Abdellatif Laâbi et ses contemporains, collectifs, Éditions de l’Attente, 2020.
  • Abdellatif Laâbi, figures et fissures de l’altérité, Sorbonne Université, 2025.