Le dépôt
636 - ZOOM GESSNER
SALOMON GESSNER
La ronce et le gazon (extrait des Idylles)
Pourquoi, dit le gazon à la ronce importune, Viens-tu dans mon asile étaler ta rancune ? Je suis né pour la paix, pour la fraîcheur des eaux, Pour le repos des bœufs et le chant des oiseaux. Toi, tu déchires tout, tu retiens le passage, Tu caches sous tes nœuds un sombre et fier visage. Laisse-moi fleurir seul sous ce ciel radieux, Et ne plus offusquer mes regards et mes yeux. La ronce lui répond : Je suis la sentinelle, Je garde du berger la retraite fidèle ; Si je n'étais ici pour fermer le chemin, Le troupeau bientôt foulerait ton sein demain. On se plaint de mes traits, on maudit ma présence, Mais je suis le rempart de ton innocence. Ainsi dans ce bas monde il faut savoir chérir Le bras qui nous défend alors qu'il fait souffrir. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202159f/f45.item
Le matin (extrait des Idylles)
Déjà l’aurore paraît et la fraîcheur s’élève des vallons. Les fleurs s’ouvrent pour recevoir la rosée qui descend du ciel comme une bénédiction. Le berger mène son troupeau vers la colline et sa flûte répond au murmure de la source. Que la nature est belle dans son premier réveil ! Tout semble dire l’amour et la reconnaissance au Créateur. Je marcherai seul sous ces ombrages sacrés, écoutant le concert des oiseaux qui saluent le jour. Mon âme est calme comme cette onde limpide où se mire le saule. Ô sainte paix des champs, que tes charmes sont doux à celui qui sait fuir le tumulte des villes pour ne plus écouter que le battement de son propre cœur dans le silence des bois. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202159f/f78.item
La mort d'Abel (extrait du Chant premier)
Je chante la première mort qui a affligé la terre, et les premières larmes que l'innocence a versées sur la tombe. Abel, le doux pasteur, n'est plus ; son sang a rougi l'herbe des champs. Ô Muse, dis-moi comment la jalousie a pu entrer dans le cœur du premier-né des hommes. Le soleil s'obscurcit, la terre tremble, et la nature entière gémit sur son enfant fidèle. Caïn erre dans le désert, poursuivi par la voix de son frère qui crie vengeance. Mais le pardon est au ciel, et l'espoir ne quitte pas le cœur d'Adam et d'Ève. Ils voient dans la douleur une épreuve de la foi, et attendent le jour où la mort ne sera plus qu'un passage vers une patrie meilleure où la haine n'existe pas. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202160x/f15.item
Le retour du pasteur (extrait des Idylles)
Voici le soir qui vient. Les ombres s'allongent sur la plaine et le soleil se couche derrière les montagnes bleues. Le vieux pasteur revient vers sa cabane, appuyé sur son bâton. Ses enfants accourent à sa rencontre et sa femme l'attend sur le seuil avec un sourire de paix. Il a fini sa tâche, il a soigné ses brebis, et maintenant il goûte le repos du juste. La table est dressée sous le grand chêne, le lait frais et le pain blanc sont les seuls trésors de ce festin. On parle des ancêtres, on chante les vieux airs de la patrie, et le sommeil descend doucement sur la demeure. Heureux celui qui vit loin de l'ambition, content de peu, et trouvant dans l'amitié de sa famille la seule richesse que le temps ne peut ravir. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202159f/f112.item
Daphnis et Micon (extrait des Idylles)
Dis-moi, Micon, pourquoi ce saule pleureur penche-t-il ses branches vers l'onde ? C'est qu'il se souvient de la belle Amaryllis qui venait ici tresser des couronnes. Elle est partie, et la nature semble porter son deuil. Les fleurs ont perdu leur éclat et le ruisseau murmure une plainte éternelle. Mais regarde, le printemps revient et de nouveaux boutons s'ouvrent au soleil. La vie est un cycle de joies et de tristesses, comme les saisons qui se succèdent. Ne pleurons pas ce qui n'est plus, mais jouissons de ce que le présent nous offre encore. L'amour est comme la rose, il a ses épines mais son parfum nous console de tout. Chantons nos amours, Micon, car le chant est le baume de l'âme et la gloire de nos champs. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202159f/f145.item
PRÉSENTATION
Salomon Gessner né en 1730 à Zurich et mort en 1788 dans la même ville est un écrivain peintre et graveur suisse qui connut une célébrité européenne sans précédent au XVIIIe siècle. Surnommé le Théocrite de Zurich il a renouvelé le genre de l'idylle en lui insufflant une sensibilité nouvelle préromantique. Ses poèmes en prose d'une grande douceur et d'une pureté morale exemplaire célèbrent la vie pastorale la vertu domestique et la beauté de la nature helvétique. Son chef-d'œuvre La Mort d'Abel a été traduit dans toutes les langues et a marqué profondément la littérature de son temps par son mélange de sacré et de pathétique. Artiste complet il illustrait lui-même ses ouvrages de gravures délicates qui participaient au succès de son œuvre. Son influence sur Rousseau et sur les premiers romantiques fut immense car il a su incarner l'idéal de l'innocence primitive et de la paix champêtre face à la corruption des cités.
BIBLIOGRAPHIE
La Nuit (poème), 1753.
Daphnis, 1754.
Idylles (Idyllen), 1756.
La Mort d'Abel (Der Tod Abels), 1758.
Le Premier Navigateur, 1762.
Nouvelles Idylles, 1772.