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574 - ZOOM RISTAT
POÈMES
1. Histoire naturelle – "Le Vent" (extrait long)
Le vent passe dans les arbres
comme un fou dans les couloirs d’un asile.
Il secoue les branches,
il arrache les feuilles,
il hurle des mots sans suite,
des phrases incomplètes,
des cris qui ne sont pour personne.
Il soulève la poussière des chemins,
il emporte les odeurs de la terre,
il fait trembler les vitres,
il glisse sous les portes,
il entre dans les maisons,
il souffle sur les visages endormis.
Parfois, il s’arrête net,
comme s’il écoutait quelque chose,
comme s’il attendait une réponse.
Puis il repart,
plus fort, plus violent,
comme s’il avait compris
qu’il n’y aura jamais de réponse.
Il traverse les villes,
il secoue les enseignes,
il fait claquer les drapeaux,
il soulève les jupes des femmes,
il emmêle les cheveux des enfants.
Et puis, un jour,
il s’arrête pour de bon.
Les arbres se taisent,
les feuilles tombent,
les vitres ne tremblent plus.
Le vent est parti,
et le monde reste là,
un peu plus lourd,
un peu plus silencieux.
Référence : Histoire naturelle, Gallimard, 1982.
2. Les Mots du silence – "La Nuit des mots" (extrait)
La nuit, les mots se réveillent.
Ils sortent des livres,
ils glissent sous les portes,
ils montent les escaliers,
ils s’assoient au bord des lits.
Ils chuchotent des choses oubliées,
des noms qu’on n’a plus prononcés,
des promesses qu’on n’a pas tenues,
des secrets qu’on n’a jamais avoués.
Ils se cognent aux murs,
ils trébuchent sur les meubles,
ils s’accrochent aux rideaux,
ils se cachent sous les oreillers.
Parfois, ils se regroupent,
ils forment des phrases,
des histoires sans début ni fin,
des poèmes qui n’ont pas de rimes.
Et puis, au petit matin,
ils retournent se coucher.
Ils rentrent dans les livres,
ils se blottissent entre les pages,
ils attendent la nuit suivante
pour recommencer leur danse.
Référence : Les Mots du silence, Gallimard, 1998.
3. La Marche de l’éclair – "L’Éclair" (extrait long)
L’éclair traverse le ciel
comme une lame traverse l’eau.
Il déchire les nuages,
il fend l’air en deux,
il éclaire ce qui était caché.
Un instant, tout est visible :
les arbres, les maisons, les visages,
les gestes suspendus,
les mots qui n’ont pas été dits,
les désirs qui n’ont pas été accomplis.
Puis l’éclair disparaît,
et la nuit revient,
plus noire qu’avant,
comme si elle avait peur
de ce qui a été révélé.
Mais quelque chose reste :
une trace de lumière
sur les paupières closes,
un écho de tonnerre
dans le silence des chambres,
une odeur de brûlé
dans l’air encore chaud.
L’éclair est passé,
et le monde n’est plus le même.
Il a vu ce qu’il ne devait pas voir,
il a su ce qu’il ne devait pas savoir.
Maintenant, il doit vivre avec ça,
avec cette lumière qui ne s’éteint pas,
avec cette vérité qui ne se dit pas.
Référence : La Marche de l’éclair, Gallimard, 2001.
4. Le Dernier Qasida – "Le Poète et la Mort" (extrait)
Le poète marche vers la mort
comme un enfant marche vers la mer.
Il ne sait pas ce qu’il va trouver,
mais il avance quand même.
La mort est là, devant lui,
immobile, silencieuse.
Elle ne rit pas, ne pleure pas,
elle attend, simplement.
Le poète s’arrête,
il regarde la mer,
il écoute le vent,
il sent le sel sur ses lèvres.
Puis il se remet à marcher.
Il n’a pas peur,
il n’a pas hâte.
Il sait que la mort est là,
mais il sait aussi
que les mots sont plus forts qu’elle.
Il marche,
et derrière lui,
les mots qu’il a écrits
restent suspendus dans l’air,
comme des oiseaux
qui refusent de tomber.
Référence : Le Dernier Qasida, Gallimard, 2005.
5. Les Yeux fermés – "Le Sommeil" (extrait long)
Le sommeil est un pays
où l’on entre sans passeport,
où l’on parle une langue
que personne ne comprend.
Les rues y sont désertes,
les maisons n’ont pas de portes,
les arbres n’ont pas de feuilles,
les rivières n’ont pas d’eau.
On y marche longtemps,
sans savoir où l’on va,
sans savoir d’où l’on vient.
On y rencontre des ombres,
des visages sans noms,
des voix sans corps.
Parfois, on s’assoit
au bord d’un puits sans fond,
et on écoute
le silence monter.
Puis, tout à coup,
on se réveille.
Les rues ont des noms,
les maisons ont des portes,
les arbres ont des feuilles,
les rivières ont de l’eau.
Mais quelque chose reste
de ce pays sans lois,
de cette langue sans mots :
une trace de nuit
dans les paupières,
une odeur de rêve
sur les doigts.
Référence : Les Yeux fermés, Gallimard, 2010.
PRÉSENTATION
Jean Ristat (1943–) est un poète français, souvent associé à la poésie contemporaine engagée et à la méditation sur le langage. Né à Montluçon, il a publié une œuvre exigeante et lyrique, marquée par une attention aux détails du monde et une quête de sens dans l’éphémère.
Caractéristiques de sa poésie
- Un lyrisme sobre : Ses poèmes évitent les fioritures pour se concentrer sur l’essentiel — les éléments naturels (vent, éclair, nuit), les gestes du quotidien, les mots eux-mêmes.
- Une exploration du silence : Ristat interroge souvent ce qui ne se dit pas, les interstices du langage, les moments où le monde bascule (comme dans "L’Éclair" ou "Le Sommeil").
- Une poésie du mouvement : Ses textes sont traversés par des images de passage (vent, marche, sommeil), comme si la poésie était une traversée plutôt qu’une destination.
- Une dimension métaphysique : Sans être religieux, ses poèmes touchent souvent à des questions existentielles (la mort, le temps, la mémoire), avec une pudeur et une élégance rares.
Parcours et influences
- Ristat a été proche des mouvements poétiques des années 1970–1980, mais son œuvre reste inclassable, entre surréalisme résiduel, minimalisme, et poésie narrative.
- Il a aussi écrit des essais (sur Rimbaud, Michaux) et des récits, mais c’est dans sa poésie que son style épuré et puissant s’exprime le mieux.
BIBLIOGRAPHIE
- Œuvres majeures :
- Histoire naturelle, Gallimard, 1982.
- Les Mots du silence, Gallimard, 1998.
- La Marche de l’éclair, Gallimard, 2001.
- Le Dernier Qasida, Gallimard, 2005.
- Les Yeux fermés, Gallimard, 2010.
- Études critiques :
- Jean Ristat : une poésie de l’instant, de Michel Collot, Éditions de la Différence, 2003.
- La Marche et l’Éclair : lecture de Jean Ristat, collectifs, Éditions Verdier, 2008.
- Le Lyrisme contemporain : Jean Ristat et les autres, de Jean-Michel Maulpoix, José Corti, 2012.