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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

648 - ZOOM JEHAN-RICTUS

JEHAN-RICTUS




Idylle (extrait de Les Soliloques du Pauvre)

C’est un’ p’tit’ fill’ de la Courtille Qui s’en allait à l’atelier. Elle avait l’air d’un’ gentille fille Sous son vieux châle de lainier. Moi, j’étais là, sur le passage, Le cœur battant, le ventre creux. J’osais pas r’garder son visage Car j’suis un pauv’ malheureux. Elle m’a r’gardé d’un air de r’proche, Comme si j’voulais lui piquer son bien. Pourtant j’avais rien dans ma poche, Même pas de quoi nourrir un chien. La vie est fill’ de mauvaise vie Qui nous r’garde avec des yeux d’bois, Et quand on a de l’amour envie, Ell’ nous répond : Marche ou tu bois ! https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102820t/f34.item




L’Hiver (extrait de Les Soliloques du Pauvre)

V’là l’Hiver qu’arrive à grands pas, Avec sa gueule de froidure. On n’a plus d’charbon, on n’a plus d’draps, Et la dèche devient plus dure. On s’promène avec des trous aux bottes, Le nez tout bleu, les mains en sang. Le vent nous fout des grandes calottes, Comme à un gamin impuissant. Les riches sont bien au coin du feu, À s’bourrer l’ventre et la carcasse. Ils croient qu’y a un bon Dieu Qui veille sur leur petite race. Mais nous, les gueux, les sans-travail, On n’a pour toit que le ciel gris, Et pour manger, que du poitrail De vent qu’on croque avec mépris. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102820t/f56.item




La Jasante de la Vieille (extrait de Les Soliloques du Pauvre)

Ma pauv’ maman est à l’hospice, Ell’ radote un peu, la pauv’ vieille. Ell’ croit qu’je suis un bon fils Qui lui apporte de l’oseille. J’ose pas lui dire que j’suis à la rue, Que j’couche sous les ponts de la Seine. La pauv’ femme en s’rait trop férue, Et ça lui f’rait trop de peine. Ell’ m’parle du temps d’sa jeunesse, Quand ell’ était bell’ et pimpante. Aujourd’hui c’est la grande détresse, La vie est un’ pente glissante. On finit tous dans la poussière, Après avoir bien trimé dur. La mort est la seule infirmière Qui nous soigne pour de bon, c’est sûr. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102820t/f89.item




Le Revenant (extrait de Les Soliloques du Pauvre)

Si Jésus r’venait sur la terre, Pas l’Jésus des curés en or, Mais l’pauv’ charpentier, le frère, Celui qui n’avait pas d’trésor. S’il arrivait par un soir d’pluie, Tout déguenillé, sans un rond, Qui c’est qui lui s’rait un appui ? Qui c’est qui l’traiterait d’larron ? Les flics lui d’mand’raient ses papiers, Les bourgeois l’chass’raient de leur porte. On l’f’rait coucher sous les piliers, Comme un’ bête de toute sorte. Il s’rait bien surpris, l’bon Jésus, De voir c’qu’on a fait d’sa parole. On l’f’rait r’partir, le cœur déçu, Avec un’ bonne paire de gnolles. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102820t/f112.item




Nocturne (extrait de Les Soliloques du Pauvre)

La nuit tombe sur le grand Paris, Les lumières s’allument partout. Les gens s’en vont, l’esprit rassis, Chercher leur soupe et leur dodo doux. Moi, j’marche encore sur le pavé, Regardant l’ombre qui s’allonge. J’ai l’cœur lourd et le corps lavé Par la pluie qui jamais n’se ronge. C’est triste de voir tout ce luxe, Quand on a l’estomac qui crie. La vie est un’ sacrée fluxe Qui nous emporte dans sa vrie. Demain s’ra comme aujourd’hui, Un jour de faim, un jour de froid. Y a pas d’espoir, y a pas d’appui, Y a que le vide et le désarroi. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102820t/f145.item




PRÉSENTATION

Jehan-Rictus pseudonyme de Gabriel Randon né en 1867 à Boulogne-sur-Mer et mort en 1933 à Paris est le poète de la misère noire et du pavé. Après une enfance difficile et des années de vagabondage il connaît le succès dans les cabarets de Montmartre notamment au Chat Noir. Son originalité réside dans l'utilisation de la langue populaire de l'argot et du parler faubourien pour dire la souffrance des déshérités. Ses Soliloques du Pauvre parus en 1897 marquent l'histoire littéraire par leur force de révolte et leur réalisme brutal. Loin du sentimentalisme de François Coppée Rictus propose une poésie de combat pleine d'ironie amère et de tendresse désespérée pour les marginaux. Son style heurté direct et sans concession fait de lui le porte-parole des sans-voix de la Belle Époque.




BIBLIOGRAPHIE

Les Soliloques du Pauvre, 1897.

Cantilènes du Malheur, 1902.

Fil de fer (roman), 1906.

Le Cœur populaire, 1914.

Journal quotidien (posthume), 1933.