Le dépôt
568 - ZOOM MONOLOGUE
SÉLECTION DE TEXTES
ARTHUR SCHNITZLER
Le Sous-lieutenant Gustel
Que l'on ne me parle pas de mon honneur ! Si seulement je savais ce qui s'est réellement passé. Cet homme m'a insulté au vestiaire, et je suis resté là, sans rien dire, comme un écolier. Un officier ! On rira de moi dans tout le régiment. Demain matin, à sept heures, tout sera fini. Il le faut. Pas d'autre issue. Ce silence dans l'église est étouffant. Pourquoi suis-je entré ici ? Pour me donner un instant de répit avant de rentrer chez moi et de prendre ce pistolet. Ma main tremble. C'est ridicule. J'ai peur ? Non, un officier n'a pas peur. Mais la vie était si belle hier encore au café. Le café... je n'y retournerai plus jamais. Tout est gâché pour une stupide dispute. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1051515/f1.item
JAMES JOYCE
Ulysse
Oui parce qu'il n'avait jamais fait une chose pareille que de demander son déjeuner au lit avec deux œufs depuis l'hôtel City Arms quand il faisait semblant d'être mal au lit avec sa voix de sainte Nitouche pour se rendre intéressant auprès de cette vieille douairière de Mme Riordan qu'il croyait avoir dans sa manche et elle ne nous a pas laissé un sou tout en messes pour elle et pour son âme la vieille radoteuse jamais je n'ai vu une femme pareille avec ses bas de laine et ses éternels sermons sur le salut de mon âme et le soleil brille pour tout le monde oui c'est ce qu'il disait quand nous étions couchés dans les fleurs sur le promontoire de Howth. https://www.academie-francaise.fr/les-grands-courants-de-la-litterature-europeenne
EDOUARD DUJARDIN
Les Lauriers sont coupés
Le soir vient. L'heure de l'apéritif. Je marche sur le boulevard. La foule coule comme un fleuve. Où vais-je ? Chez elle, bien sûr. Léa. Elle m'attend ou peut-être pas. Mon cœur bat trop vite. Pourquoi cette angoisse ? L'argent, toujours l'argent. Il m'en faut pour l'éblouir, pour la retenir. Elle est si belle et si lointaine. Les lumières des cafés s'allument. C'est l'heure bleue. Je sens l'odeur de l'asphalte et de la poussière. Tout est brillant et faux. Je suis un étranger dans cette ville que j'aime. Demain, j'irai la voir. Non, ce soir. Il faut que je sache. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1051515/f1.item
VALERY LARBAUD
Amants, heureux amants...
Je regarde la mer par la fenêtre du train. Elle est bleue, d'un bleu presque noir. Je pense à Ingrid. Pourquoi l'ai-je quittée ? La liberté est un mot vide quand on est seul dans un compartiment de première classe. Je voyage pour oublier, mais le voyage me ramène sans cesse à moi-même. Le rythme des rails est comme une pensée obsédante. Je suis riche, je suis libre, et je suis profondément malheureux. Le monde défile derrière la vitre comme un film muet. Je voudrais être ailleurs, être un autre. Un homme simple qui n'analyse pas ses moindres soupirs. Mais je suis Fermina Marquez, je suis A.O. Barnabooth, je suis prisonnier de mon luxe et de mon ennui. https://www.academie-francaise.fr/discours-de-reception-de-valery-larbaud
SAMUEL BECKETT
L'Innommable
Où maintenant ? Quand maintenant ? Qui maintenant ? Sans me le demander. Dire moi. Sans le penser. Appeler ça des questions, des hypothèses. Aller de l'avant, appeler ça aller de l'avant. Peut-être qu'un jour, la marche s'arrêtera. Les mots s'arrêteront. Mais pour l'instant, ça coule. Ça sort de moi sans que je sache d'où. Je suis dans le noir. Je suis le noir. Je parle parce qu'il faut parler. C'est une obligation. Une peine. Je n'ai pas de visage, pas de corps, juste cette voix qui ne s'arrête jamais. Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1051515/f1.item
IONESCO
Monologue de Béranger dans Rhinocéros d’Eugène Ionesco, final de la pièce...
Bérenger, se regardant toujours dans la glace.
Ce n’est tout de même pas si vilain que ça un homme. Et pourtant, je ne suis pas parmi les plus beaux ! (Il se retourne.) Daisy ! Daisy ! Où es-tu, Daisy ? Tu ne vas pas faire ça ! (Il se précipite vers la porte). Daisy ! (Arrivé sur le palier, il se penche sur la balustrade.) Daisy ! Remonte ! Reviens, ma petite Daisy ! Tu n’as même pas déjeuné ! Daisy, ne me laisse pas tout seul ! Qu’est-ce que tu m’avais promis ! Daisy ! Daisy ! ((Il renonce à l’appeler, fait un geste désespéré et rentre dans sa chambre.) Évidemment. On ne s’entendait plus. Un ménage désuni. Ce n’était plus viable. Mais elle n’aurait pas dû me quitter sans s’expliquer. (Il regarde partout.) Elle ne m’a pas laissé un mot. Ça ne se fait pas. Je suis tout à fait seul maintenant. (Il va fermer la porte à clé, soigneusement, mais avec colère.) On ne m’aura pas, moi. (Il ferme soigneusement les fenêtres.) Vous ne m’aurez pas, moi (Il s’adresse à toutes les têtes de rhinocéros.) Je ne vous suivrai pas, je ne vous comprends pas ! Je reste ce que je suis. Je suis un être humain. Un être humain. (Il va s’asseoir dans le fauteuil.) La situation est absolument intenable. C’est ma faute, si elle est partie. J’étais tout pour elle. Qu’est-ce qu’elle va devenir ? Encore quelqu’un sur la conscience. J’imagine le pire, le pire est possible. Pauvre enfant abandonnée dans cet univers de monstres ! Personne ne peut m’aider à la retrouver, personne, car il n’y a plus personne. (Nouveaux barrissements, courses éperdues, nuages de poussière.) Je ne veux pas les entendre. Je vais mettre du coton dans oreilles. (Il se met du coton dans les oreilles et se parle à lui-même dans la glace.) Il n’y a pas d’autre solutions que de les convaincre, les convaincre, de quoi ? Et les mutations sont-elles réversibles ? Hein, sont-elles réversibles ? Ce serait un travail d’Hercule, au-dessus de mes forces. D’abord, pour les convaincre, il faut leur parler. Pour leur parler, il faut que j’apprenne leur langue. Où qu’ils apprennent la mienne ? Mais quelle langue est-ce que je parle ? Quelle est ma langue ? Est-ce du français, ça ? Ce doit bien être du français ? Mais qu’est-ce du français ? On peut appeler ça du français, si on veut, personne ne peut le contester, je suis seul à le parler. Qu’est-ce que je dis ? Est-ce que je me comprends, est-ce que je me comprends ? (Il va vers le milieu de la chambre.) Et si, comme me l’avait dit Daisy, si c’est eux qui ont raison ? (Il retourne vers la glace.) Un homme n’est pas laid, un homme n’est pas laid ! (Il se regarde en passant la main sur sa figure.) Quelle drôle de chose ! A quoi je ressemble alors ? A quoi ? (Il se précipite vers un placard, en sort des photos, qu’il regarde.) Des photos ! Qui sont-ils tous ces gens-là ? M. Papillon, ou Daisy plutôt ? Et celui-là, est-ce Botard ou Dudard, ou Jean ? Ou moi, peut-être ! (Il se précipite de nouveau vers le placard d’où il sort deux ou trois tableaux.) Oui, je me reconnais ; C’est moi, c’est moi. (Il va raccrocher les tableaux sur le mur du fond, à côté des têtes des rhinocéros.) C’est moi, c’est moi. (Lorsqu’il accroche les tableaux, on s’aperçoit que ceux-ci représentent un vieillard, une grosse femme, un autre homme. La laideur de ces portraits contraste avec les têtes des rhinocéros qui sont devenues très belles. Bérenger s’écarte pour contempler les tableaux.) Je ne suis pas beau, je ne suis pas beau. (Il décroche les tableaux, les jette par terre avec fureur, il va vers la glace.) Ce sont eux qui sont beaux. J’ai eu tort ! Oh ! Comme je voudrais être comme eux. Je n’ai pas de corne, hélas ! Que c’est laid, un front plat. Il m’en faudrait une ou deux, pour rehausser mes traits tombants. Ça viendra peut-être, et je n’aurai plus honte, je pourrai aller tous les retrouver. Mais ça ne pousse pas ! (Il regarde les paumes de ses mains.) Mes mains ont moites. Deviendront-elles rugueuses ? (Il enlève son veston, défait sa chemise, contemple sa poitrine dans la glace.) J’ai la peau flasque. Ah, ce corps trop blanc, et poilu ! Comme je voudrais avoir une peau dure et cette magnifique couleur d’un vert sombre, une nudité décente, sans poils, comme la leur ! (Il écoute les barrissements.) Leurs chants ont du charme, une peur âpre, mais un charme certain ! Si je pouvais faire comme eux. (Il essaye de les imiter.) Ahh, ahh, brr ! Non, ça n’est pas ça ! Essayons encore, plus fort ! Ahh, ahh, brr ! Non, non, ce n’est pas ça, que c’est faible, comme cela manque de vigueur ! Je n’arrive pas à barrir. Je hurle seulement. Ahh, ahh, brr ! Les hurlements ne sont pas des barrissements : Comme j’ai mauvaise conscience, j’aurais dû les suivre à temps. Trop tard maintenant ! Hélas, je suis un monstre, je suis un monstre. Hélas, jamais je ne deviendrai rhinocéros, jamais, jamais ! Je ne peux plus changer. Je voudrais bien, je voudrais tellement, mais je ne peux pas. Je ne peux plus me voir. J’ai trop honte ! (Il tourne le dos à la glace.) Comme je suis laid ! Malheur à celui qui veut conserver son originalité ! (Il a un brusque sursaut.) Eh bien tant pis ! Je me défendrai contre tout le monde ! Ma carabine, ma carabine ! (Il se retourne face au mur du fond où sont fixées les têtes des rhinocéros, tout en criant) Contre tout le monde, je me défendrai ! Je suis le dernier homme, je le tenterai jusqu’au bout ! Je ne capitule pas !
PRÉSENTATION
Le monologue intérieur est une technique narrative qui vise à retranscrire le flux ininterrompu des pensées d'un personnage sans l'intervention organisatrice du narrateur. Si Edouard Dujardin est considéré comme le précurseur du genre avec Les Lauriers sont coupés c'est James Joyce qui lui donne ses lettres de noblesse dans Ulysse. Cette forme littéraire cherche à saisir l'immédiateté de la conscience avec ses sauts de logique ses associations d'idées et ses obsessions. Le texte devient le reflet direct de l'intériorité abolissant parfois la ponctuation et la syntaxe traditionnelle pour coller au rythme de la psyché. De Schnitzler à Beckett le monologue intérieur a permis d'explorer la solitude radicale de l'individu et la fragmentation de l'identité moderne. C'est un outil de vérité psychologique qui place le lecteur au cœur même du cerveau du personnage.
BIBLIOGRAPHIE
Les Lauriers sont coupés, Revue indépendante, 1887.
Le Sous-lieutenant Gustel, Neue Freie Presse, 1900.
Ulysse, Shakespeare and Company, 1922.
Amants, heureux amants..., Gallimard, 1923.
L'Innommable, Éditions de Minuit, 1953.