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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

564 - ZOOM RIGAUT

POÈMES


1. Extrait de Propos amorphesvagabond-des-etoiles.com+1


Grimpé sur mon piano, je suis l’Antéchrist coiffé d’un entonnoir de gramophone. Triomphant, j’entre en sautant sur la tête dans le hall du Péra-Palace de Constantinople et je fais tourner avec mes orteils une crécelle géante. Dieu vous bénisse, bourriques de clair de lune ! Prestige de la démence ! Faire une chose qui soit complètement inutile — un geste pur de causes et d’effets.

Référence : Propos amorphes, revue Action, n° 4, juillet 1920vagabond-des-etoiles.com.



2. Lord Patchogue (extrait)larevuedesressources.org


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Lord Patchogue naît aux USA, sur du papier à en-tête d’Allerton House, 45 East 55th Street. Il est le double de Jacques Rigaut. Cet alter ego est "vulnérabilité, mollesse, et redoute d’être changé dans une nouvelle étoffe". Dépouillé, privé de lui-même, Patchogue formule le désespoir d’une vie dont il n’est pas le maître.

Référence : Lord Patchogue, publié en 1930larevuedesressources.org.



3. Agence Générale du Suicide (extrait)babelio.com


L’Agence Générale du Suicide, société reconnue d’utilité publique, dont je suis l’administrateur principal, se propose de faciliter à chacun la réalisation de son désir le plus cher : en finir. Nous fournissons les moyens, les conseils, et même, si nécessaire, l’assistance technique. Le suicide est un art, et comme tout art, il exige une préparation minutieuse.

Référence : Agence Générale du Suicide, 1924babelio.com.



4. Je serai sérieux comme le plaisir (extrait)babelio.com


Je ne me sens vivre qu’à partir de l’instant où je sens mon inexistence. J’ai besoin de croire à mon inexistence pour continuer à vivre. L’ennui, c’est la vérité à l’état pur. La vie ne vaut pas le coup qu’on se donne la peine de la quitter.

Référence : Je serai sérieux comme le plaisir, in Écrits, Gallimardbabelio.com.


5. Roman d’un jeune homme pauvre (extrait long)babelio.com


Je m’appelle Jacques Rigaut, et je suis un raté-étalon. J’ai passé ma vie à attendre que quelque chose arrive, mais rien n’est jamais arrivé, sauf l’ennui. J’ai fréquenté les surréalistes, les dadaïstes, les fous, les drogués, les génies, et je n’ai jamais rien fait d’autre que me regarder vivre. Je ne crois pas à la littérature, mais j’écris quand même, parce que c’est la seule façon de me supporter.

Un jour, j’ai décidé de créer l’Agence Générale du Suicide. Ce n’était pas une blague. C’était une nécessité. Je voulais offrir à chacun la possibilité de mettre fin à sa vie avec élégance, sans dramatisme inutile. Le suicide, pour moi, n’était pas un acte de désespoir, mais un acte de lucidité. J’ai passé dix ans à préparer le mien, comme on prépare un chef-d’œuvre.

Je ne regrette rien. Pas même les nuits passées à errer dans Paris, ivre, drogué, à la recherche d’une sensation nouvelle. Pas même les femmes que j’ai aimées et qui m’ont quitté. Pas même les amis qui m’ont trahi. Tout cela faisait partie du jeu. Et le jeu, c’est la seule chose qui vaille la peine.

Je me suis tiré une balle dans le cœur le 6 novembre 1929, dans une chambre de la Vallée aux Loups. J’avais trente ans. J’étais enfin sérieux comme le plaisir.

Référence : Roman d’un jeune homme pauvre, in Écrits, Gallimardbabelio.com.


PRÉSENTATION


Jacques Rigaut (1898–1929) est une figure majeure du dadaïsme et de l’avant-garde parisienne des années 1920. Né à Paris dans un milieu bourgeois, il se distingue très tôt par son refus des conventions et son goût pour la provocation. Engagé volontaire pendant la Première Guerre mondiale, il en revient désillusionné et se plonge dans la vie bohème, fréquentant les cercles dadaïstes et surréalistes. Ami de Breton, Éluard, Tzara et Man Ray, il incarne l’esprit de révolte et de désenchantement de sa génération.

Son œuvre, à la fois brève et intense, est marquée par une obsession du suicide, qu’il considère comme un acte de liberté ultime. Rigaut écrit peu, mais chaque mot est ciselé, chaque phrase porte la trace d’une ironie glacée et d’une lucidité impitoyable. Ses textes, souvent fragmentaires, mêlent aphorismes, récits autobiographiques et provocations, explorant les thèmes de l’ennui, de l’échec et de la mort. Il se suicide en 1929, laissant derrière lui une légende : celle d’un dandy absolu, d’un suicidé magnifique.



BIBLIOGRAPHIE


  • Œuvres majeures :
  • Écrits (recueil posthume incluant Propos amorphes, Lord Patchogue, Agence Générale du Suicide, Je serai sérieux comme le plaisir, Roman d’un jeune homme pauvre), Gallimard, 1970.
  • Papiers posthumes, éditions de la Revue Fontaine, 1946.
  • Études critiques :
  • Jean-Luc Bitton, Jacques Rigaut, le suicidé magnifique, Gallimard, 2019.
  • Annie Le Brun, préface à Jacques Rigaut, Gallimard, 2019.
  • André Breton, Anthologie de l’humour noir, 1940 (pour son analyse du suicide comme acte dadaïste).