Le dépôt
613 - ZOOM FERAOUN
MOULOUD FERAOUN
Le Fils du pauvre (Chapitre I)
Fouroulou Menrad était un enfant de la montagne. Il était né dans un petit village de Kabylie, accroché au flanc d’un rocher comme un nid d’aigle. Son univers s’arrêtait aux crêtes qui barraient l’horizon. Pour lui, le monde était fait de terre rouge, de cailloux brûlants et de quelques oliviers tordus par le vent. La misère était sa compagne de tous les jours, une misère digne et silencieuse qui ne se plaignait jamais. On mangeait peu, on travaillait dur, mais on gardait la tête haute. Dans la maison sombre, la mère veillait sur le foyer comme sur un trésor sacré, tandis que le père s’épuisait à arracher à cette terre ingrate de quoi faire vivre les siens. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3326117p/f1.item
La Terre et le Sang (extrait)
L'exil n'est pas seulement un voyage vers un autre pays, c'est un arrachement de l'âme. Amer s'en était allé en France, comme tant d'autres, poussé par le besoin et l'espoir d'une vie meilleure. Mais là-bas, dans le vacarme des usines et la grisaille des villes, il n'avait jamais cessé de penser à son village. Il revoyait le sentier escarpé, il entendait la voix des anciens sur la place du village, il sentait l'odeur du pain chaud qui sort du four de terre. Il s'était aperçu que l'on peut changer de ciel sans jamais changer de cœur, et que la terre natale finit toujours par vous réclamer, comme une mère qui attend son fils prodigue. https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/mouloud-feraoun
Les Chemins qui montent (extrait)
Pourquoi faut-il que la haine vienne salir nos montagnes ? Nous étions des hommes simples, nous voulions seulement vivre et mourir sur la terre de nos ancêtres. Et maintenant, les chemins qui montent vers nos villages sont bordés de peur et de sang. On se regarde avec méfiance, on se tait quand l'étranger passe. La guerre est une maladie qui défigure tout ce qu'elle touche. Elle transforme les frères en ennemis et les champs de blé en champs de bataille. Pourtant, la montagne est toujours là, imperturbable, elle nous attend. Elle sait que les hommes passent mais que la terre reste, et qu'un jour la paix reviendra s'asseoir sous l'olivier. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3326117p/f1.item
Journal 1955-1962 (entrée du 1er novembre 1955)
L'angoisse est là, elle ne nous quitte plus. Chaque matin, nous nous réveillons avec la peur de ce que la journée nous réserve. Les nouvelles qui nous arrivent sont sombres. On parle de combats dans la montagne, d'arrestations dans les villes. Je regarde mes élèves et je me demande quel sera leur avenir. Est-ce pour cela que je leur ai appris à lire et à écrire ? Pour qu'ils s'entretuent ? Mon rôle d'instituteur me semble dérisoire face à la violence qui se déchaîne. Je voudrais être un rempart, une main tendue, mais je ne suis qu'un témoin impuissant qui consigne sa douleur sur le papier, en espérant que quelqu'un, plus tard, comprendra notre tragédie. https://www.academie-francaise.fr/discours-de-reception-de-mouloud-feraoun
Lettres à ses amis (extrait)
Écrire est pour moi une manière de rester debout. C'est ma façon de résister à la bêtise et à la barbarie. Quand je prends ma plume, je ne suis plus seulement Mouloud, l'instituteur kabyle, je suis la voix de tous ceux qui n'ont pas le droit de cité. Je veux décrire la vie telle qu'elle est, sans fard et sans mensonge. Je veux montrer la beauté de nos coutumes, la noblesse de nos paysans, mais aussi la cruauté de notre condition. La vérité est parfois dure à dire, mais elle est la seule voie vers la dignité. Mes livres sont mes enfants, ils portent en eux mes rêves de justice et de fraternité entre tous les hommes, quelles que soient leurs origines. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3326117p/f1.item
PRÉSENTATION
Mouloud Feraoun né en 1913 en Kabylie et assassiné en 1962 à Alger est l'un des écrivains algériens les plus importants de sa génération. Issu d'une famille pauvre il parvient par son travail et sa volonté à devenir instituteur puis inspecteur de l'enseignement. Son œuvre largement autobiographique témoigne avec une grande sobriété et une profonde humanité de la vie quotidienne en Kabylie sous la colonisation. Avec Le Fils du pauvre il livre un récit fondateur sur l'ascension sociale par l'école tout en restant fidèle à ses racines. Esprit pacifiste et lucide il a vécu la guerre d'Algérie comme un déchirement consignant ses doutes et sa douleur dans son Journal. Membre des Centres Sociaux fondés par Germaine Tillion il est assassiné par l'OAS à quelques jours de l'indépendance de son pays.
BIBLIOGRAPHIE
Le Fils du pauvre, Cahiers du Nouvel Humanisme, 1950.
La Terre et le Sang, Le Seuil, 1953.
Les Jours de Kabylie, Le Seuil, 1954.
Les Chemins qui montent, Le Seuil, 1957.
Journal 1955-1962, Le Seuil, 1962.
L'Anniversaire (posthume), Le Seuil, 1972.