Le dépôt
612 - ZOOM AMROUCHE
JEAN AMROUCHE
Étoile de mer (extrait de Cendres)
Je suis le captif de l’abîme Où l’ombre se fait diamant. Je cherche au sommet de la cime Le secret de mon apaisement. Le vent qui passe sur la grève Emporte mes cris et mes pas, Et le miroir brisé du rêve Ne me reconnaît déjà pas. Je suis seul au cœur de l’aurore, Vivant d’un esclavage ancien, Cherchant l’âme qui s’ignore Et le Dieu qui n’est plus le mien. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1511267k/f23.item
Chants berbères de Kabylie (extrait de la Préface)
Cette poésie n'est pas faite pour être lue, mais pour être déclamée ou chantée. Elle est le souffle même d'un peuple qui n'a jamais accepté de se taire. Chaque mot est une racine qui plonge dans la terre de nos ancêtres, là où le sang et l'eau se confondent. J'ai voulu traduire ces chants non pas pour les emprisonner dans une langue étrangère, mais pour faire entendre leur cri universel. La poésie kabyle est une poésie du refus, de l'honneur et de la terre aimée. Elle porte en elle la dignité d'hommes qui, face à l'oppression et à l'exil, ont gardé intacte la souveraineté de leur parole. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1511267k/f45.item
L'exilé (extrait de Étoile secrète)
Étranger partout, et d'abord à moi-même, Je porte l'exil comme un manteau de fer. Je ne sais plus quelle est la terre que j'aime, Ni quel est le ciel qui m'ouvre son enfer. Mes racines flottent dans un courant d'écume, Entre deux rives qui se refusent à moi. Je marche dans le soir, je marche dans la brume, Cherchant la lumière d'une ancienne foi. Mais la voix se perd, et la main reste vide, Le désert est là qui m'attend et m'appelle, Tandis que le temps, de sa griffe livide, Efface en mon cœur la trace fraternelle. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1511267k/f67.item
Le combat (extrait de Chants berbères de Kabylie)
Malheur à celui qui oublie le nom de son père Et qui vend sa terre pour un morceau de pain. La montagne le regarde avec un œil de pierre, Et le vent du sud lui refuse demain. Il faut se tenir debout face à l'orage, Garder son silence comme une arme cachée, Car la liberté n'est pas un vain mirage, Mais une moisson qu'il nous faut arracher. Nos chants sont des feux qui brûlent sur les crêtes, Des appels de nuit que personne n'éteint, Des mots de justice, des mots de prophètes, Qui préparent au loin le lever du matin. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1511267k/f89.item
L'Eternel Jugurtha (extrait)
Jugurtha est en nous. Il est ce principe de résistance qui refuse de se plier aux lois du vainqueur. Il est l'homme de la montagne qui ne connaît pas de maître. Nous portons en nous cette dualité tragique, cette blessure de l'histoire qui fait de nous des êtres de passage, toujours en quête d'une synthèse impossible. Mais c'est dans cette déchirure même que réside notre force. Être soi-même, c'est accepter d'être plusieurs, c'est assumer l'héritage de Carthage, de Rome et de l'Islam, tout en restant fidèles à la sève berbère qui nourrit notre sang depuis l'aube du monde. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1511267k/f112.item
PRÉSENTATION
Jean Amrouche né en 1906 en Kabylie et mort en 1962 à Paris est une figure emblématique de la littérature algérienne d'expression française. Poète essayiste et homme de radio il a consacré sa vie à être un médiateur entre les deux rives de la Méditerranée. Son œuvre poétique marquée par un lyrisme métaphysique et une profonde spiritualité explore la douleur de l'exil et la déchirure d'une identité multiple. En traduisant les Chants berbères de Kabylie il a sauvé de l'oubli une part essentielle de la mémoire de son peuple. Grand interlocuteur des intellectuels de son temps comme Gide ou Claudel il a joué un rôle politique crucial pendant la guerre d'Algérie en tentant d'instaurer un dialogue entre le FLN et le général de Gaulle. Il reste le symbole de "l'Éternel Jugurtha" figure de la résistance et de l'irréductibilité de l'âme berbère.
BIBLIOGRAPHIE
Cendres (poèmes), Éditions de Mirages, 1934.
Étoile secrète (poèmes), Éditions de Mirages, 1937.
Chants berbères de Kabylie, Charlot, 1939.
L'Éternel Jugurtha (essai), Revue L'Arche, 1946.
Journal (posthume).