Le dépôt
596 - ZOOM LACASCADE
SUZANNE LACASCADE
Claire-Solange, âme africaine (Chapitre I)
Elle était belle, d’une beauté sombre et troublante qui déconcertait les regards habitués aux pâleurs des salons parisiens. Dans ses yeux passaient parfois des éclairs de savane, des reflets de fleuves profonds que nul n’avait encore cartographiés. Elle marchait avec une noblesse innée, comme si le sol de France n’était pour elle qu’une terre d’exil, un tapis d’emprunt posé sur le sable brûlant de ses ancêtres. Sa voix avait des inflexions de bronze, une musique étrangère qui semblait venir de très loin, du fond des âges et des forêts impénétrables. Elle ne parlait pas, elle affirmait son existence avec une force silencieuse qui imposait le respect et l’inquiétude. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9739502m/f15.item
Claire-Solange, âme africaine (Chapitre IV)
Je sens en moi battre le cœur de l’Afrique. Ce n’est pas seulement une question de sang ou de race, c’est une question d’âme. Vous autres, avec vos civilisations de papier et vos codes de politesse, vous avez oublié le cri de la terre. Moi, je l’entends jusque dans le bruit de vos voitures et le fracas de vos villes. Chaque battement de mes tempes est un écho du tam-tam qui résonne là-bas, sous le soleil implacable. Vous voulez m’apprivoiser, me mouler dans vos cadres étroits, mais on n’enferme pas l’orage dans une bouteille de cristal. Je suis ce que je suis : une étincelle de ce feu noir qui a éclairé le monde bien avant vos petites bougies. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9739502m/f54.item
Claire-Solange, âme africaine (Chapitre VII)
L’exil est une maladie qui ne dit pas son nom. C’est un vide que rien ne comble, une soif que l’eau de vos fontaines ne peut étancher. On sourit, on dîne, on discute de philosophie, mais on est ailleurs. On est sur la rive d’un fleuve dont on a oublié le nom mais dont on sent l’odeur de vase et de vie. Chaque matin, le réveil est une déception car le ciel est gris alors qu’il devrait être d’or et de pourpre. Nous sommes des arbres transplantés dans un sol de glace ; nos branches s’étiolent, nos feuilles jaunissent, et nos racines cherchent désespérément la chaleur des profondeurs que vous avez peur de sonder. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9739502m/f92.item
Claire-Solange, âme africaine (Chapitre IX)
Le préjugé est une vitre invisible contre laquelle on se brise le front. Les gens vous voient sans vous regarder. Ils voient une couleur, ils voient une origine, ils voient un mystère qu'ils appellent sauvagerie parce qu’ils n’en ont pas la clef. Ils ne voient pas l’intelligence qui brille, ils ne voient pas la douleur qui creuse son sillon. Ils ont peur de ce qui est différent, de ce qui échappe à leurs petites mesures. Mais moi, je les regarde aussi, et je vois leur petitesse. Je vois leurs chaînes dorées et leur incapacité à comprendre la liberté sauvage d’un esprit qui se sait relié à l’univers entier, sans barrière et sans maître. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9739502m/f121.item
Claire-Solange, âme africaine (Chapitre XII)
Un jour viendra où la parole sera rendue à ceux qui ont été forcés au silence. Ce jour-là, la terre tremblera d'une vérité nouvelle. On comprendra que l'Afrique n'était pas une terre vide à remplir, mais une terre pleine à respecter. Mes mots ne sont que les avant-coureurs de ce grand tumulte. Ils sont fragiles, ils sont maladroits peut-être, mais ils portent en eux la sève d’une dignité retrouvée. Je ne demande pas votre pitié, je demande votre attention. Écoutez le vent qui souffle du sud ; il n'apporte pas seulement la chaleur, il apporte l'histoire d'un peuple qui se réveille et qui, enfin, se nomme lui-même. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9739502m/f168.item
PRÉSENTATION
Suzanne Lacascade née en 1884 en Martinique et morte en 1966 est une écrivaine française pionnière de la littérature antillaise. Son roman majeur Claire-Solange âme africaine publié en 1924 constitue une étape fondamentale dans l'émergence d'une conscience noire en littérature précédant de plusieurs années le mouvement de la Négritude. À travers le personnage de Claire-Solange une jeune métisse qui revendique avec fierté son héritage africain au cœur de la société parisienne elle dénonce les préjugés coloniaux et l'aliénation culturelle. Son style moderne et incisif refuse le doudouisme alors en vogue pour explorer la psychologie complexe de l'exil et de la double identité. Elle fut l'une des premières voix féminines à affirmer que l'Afrique est la source vive de l'identité antillaise.
BIBLIOGRAPHIE
Claire-Solange, âme africaine, Éditions Eugène Figuière, 1924.