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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

647 - ZOOM COPPÉE

FRANÇOIS COPPÉE




L'Humble Victime (extrait des Humbles)

Il était un vieux pauvre avec une barbe blanche Qui s'en allait ainsi chaque jour de dimanche S'asseoir au même banc pour voir passer les gens. Il ne demandait rien aux riches exigeants, Mais son regard était une plainte muette. Un jour qu'il grelottait sous sa vieille jaquette, Une enfant s'approcha, tendant un sou de fer. Le vieillard sourit d'un sourire d'hiver, Et la mort, qui passait par ce chemin de boue, Vint baiser doucement le creux de sa joue. On le trouva le soir, froid comme le granit, Ayant gardé le sou dans son poing qui finit. La charité des petits est la seule qui brille Quand le destin s'acharne et que le ciel vacille. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k200155j/f45.item




Le Petit Épicier (extrait des Humbles)

Il a son magasin tout au coin de la rue, Où la foule des pauvres chaque soir se rue Pour acheter un peu de sel ou de charbon. Il est toujours civil, il est toujours très bon, Et pèse avec soin l'once de méchante chandelle. Sa femme, dans le fond, reste une aide fidèle, Et l'enfant, sur le sac de lentilles, s'endort. Ils ne demandent pas de couronne ni d'or, Mais seulement de quoi payer le lourd louage. Leur vie est un petit et modeste voyage Entre le comptoir noir et le dodo du soir. C’est dans ces cœurs obscurs qu’on peut encore voir La résignation qui fait les grandes races, Et le travail muet qui ne laisse pas de traces. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k200155j/f78.item




Ruines du Cœur (extrait de Promenades et Intérieurs)

Le souvenir est un jardin rempli d'orties Où nos vieilles amours s'en sont toutes sorties Pour laisser la place au regret et au froid. Je marche dans ma chambre ainsi qu'un homme étroit Qui compte ses pas vains sur un parquet qui craque. Le bonheur est un chien que la misère traque. J'ai mis mes rêves bleus dans un tiroir scellé, Et mon cœur ressemble à ce vieux champ pelé Où l'on ne sème plus que de la cendre grise. La vie est une lente et morne entreprise Où l'on perd chaque jour un peu de son orgueil, Pour finir par s'asseoir seul sur le pas du seuil, Regardant le soleil qui décline et s'efface, Sans plus rien demander à la passante face. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k200155j/f112.item




Le Forgeron (extrait des Récits et Élégies)

Le marteau sur l'enclume en cadence résonne. Le forgeron est fier et ne doit rien à personne. Ses bras sont de l'acier et son cœur est de feu. Il travaille le fer sous le regard de Dieu, Et chaque coup qu'il donne est une note claire. Il ne connaît jamais la haine ou la colère, Mais il forge le soc qui doit ouvrir le champ. Le soir, il s'en revient avec un humble chant, Heureux d'avoir gagné le pain de sa famille. La sueur sur son front comme une perle brille, Et quand il s'en va boire un verre de vin bleu, Il sent que le labeur est un divin enjeu. Honneur au travailleur qui dompte la matière Et qui reste debout jusqu'à l'heure dernière. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k200155j/f156.item



Octobre (extrait de Promenades et Intérieurs)

La pluie au ciel gris fait des lignes de verre. On sent que l'hiver vient et qu'il faudra se taire. Les fiacres au loin font un bruit de ferraille. Le vent dans les faubourgs livre sa basse bataille Contre les cheminées et les vieux toits de zinc. C’est l’heure où le pauvre homme au logis revient vainc, Mouillé jusqu’aux genoux et portant sa besace. Tout semble s'assoupir dans une morne grâce. J'aime ces soirs de brume où Paris s'alanguit, Où le réverbère au coin du quai se languit, Jetant sur le pavé des reflets de tristesse. La ville est une mère à la rude rudesse, Mais qui sait consoler par ses aspects mouillés Ceux qui portent en eux des espoirs rouillés. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k200155j/f198.item



PRÉSENTATION

François Coppée né en 1842 à Paris et mort en 1908 est le poète par excellence des gens modestes et de la vie quotidienne urbaine. Membre du Parnasse à ses débuts, il s'en détache pour créer une poésie plus accessible, réaliste et sentimentale, qui lui vaut le surnom de "poète des humbles". Son œuvre, couronnée par l'Académie française en 1884, se distingue par une attention particulière aux petits métiers, aux paysages de banlieue et aux souffrances muettes des classes laborieuses. S'il a connu un succès immense par ses récits en vers et ses pièces de théâtre, son style reste marqué par une simplicité volontaire, parfois mélancolique, cherchant la beauté dans la trivialité du pavé parisien. Ses convictions politiques ultérieures, marquées par un nationalisme ardent, ont parfois occulté la tendresse réelle qu'il portait aux déshérités dans ses premiers recueils.



BIBLIOGRAPHIE

Le Reliquaire, 1866.

Les Humbles, 1872.

Le Passant (théâtre), 1869.

Promenades et Intérieurs, 1875.

La Bonne Souffrance, 1898.