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AUTEUR-E-S - Index 2

53 - James Marr

Florilège de quinze poèmes

1      De toujours être en route

 

     De toujours être en route

 

     Pieds nus

     Sur tous les chemins

 

     D’ouvrir mille portes

     De refuser mille lits

 

     De danser dans chaque salle des fêtes

 

     Et de s’abreuver dans les écuries

 

 

     Tout lieu figé se noie dans la paresse

     Et j’ai la nausée des potins

 

     De prendre tous les trains

     Machines de rouille brûlantes

     Et de s’accouder tout au bout

 

     Regarder depuis le dernier wagon

 

     La Terre ronde

     Gronder et vrombir et s’affaisser

 

 

     S’il n’y a plus de foyers

     Il y a la mer il y a la nage

 

     Comme les baleines ou plus haut les chalutiers

 

     Ou comme un vieux squelette

     Sous les flots encore marcher

 

     Sur le sable

     Sur les coquillages

     Voir les bateaux naufragés

 

     Et si jamais il y avait un lit

     Dans un pays englouti

 

     De s’endormir à côté


2      Mes cahiers de solitude

 

     Dans mes cahiers de solitude

 

     J’écris ce qu’aucun avant moi ne ressentit

     Je grave dans la pierre des maximes inouïes

 

     Du matin jusqu’au soir je me défais

 

     Je m’installe même

     Qui pourrait en dire le contraire ?

 

     Je transpose mon être sur le papier

     Je lui fais un trône et lui construis des palais

 

     Pour que la journée terminée

     Il m’envoie quelques serfs qui m’alitent

 

 

3      La rivière

 

     Un souffle aride s’empare du village

     L’été développe sa pensée

 

     Des mains rouges cognent à chaque vitre

     Les ombres

     Ces drapeaux perdus

     Flottent comme de la fumée

 

     Mais écoutez

     Là-bas —

     Un cours d’eau

 

     Il chante comme chante un trombone

                                            

     Un circuit bleu de sable —

     Un navire de verre serpente à travers la forêt

 

     Je m’y suis inséré

     Dans cette eau froide

     Comme un vieillard qui tombe avec sa chaise

 

     Et mille lames ont honoré leur serment

     En emportant

     Mon enveloppe de chair


4      Le faon

 

     Un crépitement de branches

     Et ma nuque stupéfaite se courbe

 

     Sur ma droite — un faon

     La face longue les oreilles en pointe

     Le coton délicatement tapoté

 

     Le monde se double de fourrure

 

     Une silhouette — le sentier jusqu’à la vallée

     Figement explosif

     Et le sol neuf m’apparaît par bonds

 

 

 

 

 

5      Champ agricole

 

     Si je pouvais être un champ agricole

 

     Savamment semé et récolté avec science

 

     Moi l’or poussé du sol

     Je penserais pareillement aux nuages

 

     Je chérirais mon ami l’épouvantail

     Fourré de paille et d’au-delà

 

     En dessous de moi — les taupes philosophes

     Et quelques vers maladroits

 

     Et tel le tournesol mon regard serait fixé

     Sur l’astre dément — qui est une boule de cristal

     Anticipant le jour en le créant


6      C’est mon moment venu d’aimer

 

     Avec une plaque de plomb

     Contre mon torse

     Je dis que c’est mon moment venu d’aimer

 

     Comme Sappho

     Et Shéhérazade

 

     Ou n’importe quel être de chair

     Dans son tombeau de chair

     Que chargea le soleil avant moi

 

     C’est mon moment venu d’aimer

 

     Mon souffle se saccade

     Les poils se dressent sur mon dos

     Comme la prairie que foulait Sappho

     Amoureuse et grise comme le bronze

 

     Je la vois là mon amour

     C’est mon amour et je ne veux pas la rater

 

     J’ouvre très grand mes bras

     Je la vois enfin mon amour

     Et les griffes d’un Roc l’emporter

 

 

 

7      Me défaire de mes lubies

 

     J’ai essayé de me défaire de mes lubies

     De changer de nom

     Ne serait-ce qu’une journée

 

     Mais le vent dans le vent avait ses marées

     Et les débris finissaient sur mes plages

 

     Viendras-tu t’y promener avec moi ?

 

     Quand elles seront encore sous le tapis marin

 

     Et que Sisyphe roulant bien haut la Lune

     Ne se sera pas encore retourné


8      Dis-moi ce qui t’obsède

 

     Va dans la vallée et dis-moi ce qui t’obsède

 

     Est-ce que ce sont les pierres chargées de soleil ?

     Les hautes herbes révélant les vents ?

 

     L’odeur des acacias ?

 

     Des traces cachées de cervidés ?

     Ces champignons poussant sur les arbres ?

 

     L’armure des scarabées ?

     Les fleurs sauvages ?

     Et celles qui s’envolent qu’on nomme papillons ?

 

     Les nuées d’étourneaux ?

     Les truites remontant les ruisseaux ?

 

     Comme un écureuil je veux faire une récolte

     Et la garder sous l’écorce pour l’hiver

 

 

 

9      Je me sens coupable

 

     Je me sens coupable

     Comme la terre après l’orage

     Dans sa lumière bleutée

 

     Et as-tu vu là-bas la route

     Encore chaude et mouillée ?

 

     Je me sens coupable

     Sans crime ni intention

 

     Le doute sans nom m’assaille

 

     Et les tracas — ces insectes

     Qui s’amusent peut-être

     Ils ont tous quitté leurs trous

 

     C’est le 6 juillet 2026

     Le ciel est fêlé sans raison


10   C’est une absurdité sans nom

 

     Moi j’aime bien dire que le hérisson a survécu aux flèches de l’archer

     Que les bois du cerf viennent d’une graine et qu’ils avaient encore leurs feuilles au printemps

     Que les cerveaux des chauves-souris sont à l’envers puisqu’elles dorment la tête en bas

     Que la salamandre jaune et noire a traversé un désastre de radiation

     Que les arbres sont faits de terre puisqu’y poussent des champignons

 

     Mais n’essayez pas de me faire croire que le papillon était une chenille

     C’est une absurdité sans nom

 

11   Rien n’existe en dehors de mon regard

 

     Je crois que rien n’existe en dehors de mon regard

     Et quand la nuit

     Mon regard se rétracte et rentre en moi

     Comme un bigorneau dans sa coquille

     Le monde est un abîme

     Il n’est plus que toi — nulle part

     Qui croit que rien n’existe en dehors de son regard

 

 

12   La nuit est pleine

 

     La nuit est pleine

 

     Comme une chienne peinant à traîner son ventre

     Mais qui pourtant s’avance

 

     Viens contre moi

     Viens contre moi pour t’apitoyer

 

     Et si pour une fois c’était moi qui endurais tous tes maux ?


13   Le chat

 

     Quel bel animal que celui qui se remet sur pied

     D’or et d’argent les Égyptiens l’ont paré

     Il est facile pour toi Serpent

     Qui rampe toujours et rend le sable sinueux

 

14   Sur quoi j’écris des poèmes

 

     Sur quoi j’écris des poèmes ?

     Sur tout ce qui me traverse

     Et qui fait que mon âme

     Ce seau au fond de moi

     Vibre comme une machine à laver

     Et se met à glouglouter

     Je n’y connais rien en grammaire

     Je remue juste mon bâton

     Et vois combien de matière peut s’y attacher

 

 

15   Un poème

 

     Un poème

     C’est un petit oiseau qu’on voit filer par sa fenêtre

 

     La pâte colorée qu’écrase le peintre sur la toile

     Bruissement —

     Et qui d’un geste — l’éjecte en orbite

     Parmi les chênes et les hêtres

 

     Pas question d’une plume qui tombe

     Ou même de la maison toute entière qui se rabat et s’effondre

 

     Un poème

     C’est un petit oiseau qu’on voit filer par sa fenêtre