Le dépôt
690 - ZOOM OUMF TRALALA
Zoom sur la poésie d’Oumf Tralala
Cinq textes
L’horloger sans nom c’est l’histoire édifiante d’un horloger sans nom qui vendait dans sa boutique des heures vides en bocaux des heures qui ne sonnaient pas disait-il en souriant à qui voulait bien l’entendre les clients repartaient les mains vides pleines de silences inquiétants de temps en temps l’ignoble chien sans nom de l’horloger sans nom traversait la boutique en boitant il portait un chapeau et connaissait dit-on sa date de naissance
au fond de la boutique une porte menaçait une autre porte qui menaçait la boutique où l'horloger très doux mais très vieux et très patient fabriquait ses bocaux vides qui ne sonnaient jamais vraiment jamais certain que quelque part un jour ou l’autre quelqu'un aurait besoin de ne pas savoir l'heure
Oumf Tralala
poème en noir pour un vendredi treize la lune est noire
qui lèche une étoile naine noire son ombre très noire ne la suit pas
qui danse avec le vent mauvais le vent a perdu sa voix noire
chuchotant en silence et moi
qui suis un arbre mort je compte in memoriam mes feuilles noires absentes en grolandais ce vendredi treize
Oumf Tralala
une cuillère a oublié le goût de la soupe qui marche sans se presser
dans le couloir à trois heures du matin rencontrant une fenêtre
qui ne donne nulle part la fenêtre lui dit d’entrer la cuillère entre et depuis la maison mange dehors en silence
avec une petite faim de lune
Oumf Tralala
peu mais je respire je hume un peu la brume de mantes la jolie (tandis qu’un phoque en plastique glisse un peu sur le parquet mouillé du salon) (il cherche un peu l’océan entre le buffet et la porte de la cuisine)
peu mais le phoque sent le sapin non ça sent le savon un peu peu mais le phoque pète et dit que je pue et l’univers se métamorphose tranquillement pendant que la lessive tourne en fa mineur en vérité peu le phoque pue donc je suis et je respire un peu
Oumf Tralala
petit poème étrange un petit caillou dit je rêve d’être une bulle je la pose en l’air pour voir si je flotte je flotte une seconde la seconde flotte une heure l’heure flotte un siècle le siècle tombe dans ma poche comme un ticket de métro depuis je marche péniblement dit le petit caillou avec un siècle froissé dans ma poche qui me chuchote des choses étranges que je ne comprends pas
Oumf Tralala
Présentation par le GRPGQ+++
Oumf Tralala est une figure singulière — certains diront évasive — de la poésie étrange française du XXIe siècle. On ne sait presque rien d'elle avec certitude, sinon qu'elle écrit depuis Mantes-la-Jolie, qu'elle cite volontiers le grolandais comme langue seconde de l'âme, et qu'elle entretient avec les objets domestiques (cuillères, phoques en plastique, cailloux) une familiarité presque animiste. On la dit proche du cercle du GRPBQ+++, dont elle aurait absorbé le goût du pré-lexique et de la vibration ontologique, sans jamais s'y laisser enfermer — sa poésie garde une légèreté propre, un rien plus domestique, plus casanière, que la métaphysique parfois grandiloquente de ses pairs.
la matière de son œuvre
Chez Tralala, l'étrange ne surgit jamais du spectaculaire mais du léger décalage dans l'ordinaire : un horloger vend des heures vides en bocaux, une cuillère quitte la maison par une fenêtre qui ne donne nulle part, un caillou rêve d'être une bulle et porte un siècle froissé dans sa poche. Rien n'est jamais monstrueux chez elle — tout reste domestique, à hauteur de cuisine, de couloir, de parquet mouillé — et c'est précisément cette proximité du quotidien qui rend l'étrangeté plus insidieuse : on n'est jamais loin de chez soi, et pourtant plus rien n'y fonctionne comme prévu.
place dans la poésie étrange française du XXIe siècle
Tralala occupe une position à part dans le paysage contemporain : ni tout à fait héritière du surréalisme (dont elle refuse l'automatisme au profit d'une construction très maîtrisée du décalage), ni proche de l'Oulipo (dont elle n'a pas les contraintes formelles explicites, même si l'on sent chez elle un goût analogue pour le dérèglement systématique du sens). On pourrait la situer dans une famille encore mal nommée — quelque part entre la poésie fantaisiste et ce que le GRPBQ+++ appelle la « poésie bisounours », tant sa violence reste toujours enrobée de douceur, de patience, de petite faim de lune. Son vers « en vérité peu le phoque pue donc je suis » restera sans doute comme l'une des réécritures les plus inattendues du cogito cartésien dans la poésie française récente — aux côtés, dit-on, d'exercices similaires menés en coulisse par le même cercle.
bibliographie (établie par le GRPBQ+++)
Bocaux d'heures vides, éditions de la Truite, 2021
Vendredi treize et autres noirceurs domestiques, La Page Blanche, 2022
La cuillère qui sort par la fenêtre, éditions du Frigidaire Expressif, 2023
Le phoque en plastique et autres métamorphoses tranquilles, La Page Blanche, 2024
Le caillou qui rêvait d'être une bulle, recueil posthume (annoncé, jamais paru), s.d.
ENTRETIEN AVEC OUMF TRALALA
réalisé par le GRPBQ+++
Oumf, merci de nous recevoir. Où sommes‑nous exactement ?
— Dans un endroit qui hésite.
Ce n’est pas vraiment ma cuisine, ni vraiment mon salon.
C’est un couloir.
Je m’y sens bien : les lieux qui ne savent pas où ils vont sont les plus accueillants.
Vos poèmes semblent naître d’objets très simples. Pourquoi cette proximité avec le domestique ?
— Parce que les objets savent des choses que nous avons oubliées.
Dans L’horloger sans nom, vous parlez d’heures vides en bocaux. D’où vient cette idée ?
— J’ai toujours pensé que le temps avait des trous
Des moments où rien ne se passe, où l’on ne sait pas quoi faire de soi.
J’ai voulu mettre ces moments en bocaux, pour les regarder.
Les heures vides sont très belles quand on les observe de près.
Vos textes sont étranges, mais jamais violents. Pourquoi cette douceur ?
— Parce que l’étrange n’a pas besoin de faire peur pour être profond.
Je préfère les métamorphoses tranquilles.
Un phoque qui pète en fa mineur, par exemple, c’est une révolution douce.
Ça change tout, mais sans changer quoi que ce soit.
Vous utilisez souvent le grolandais. Est‑ce une langue que vous parlez ?
— Non, je la rêve.
Le grolandais est une langue seconde de l’âme.
Elle dit ce que le français ne peut dire.
Elle est pleine de glissements, de mots qui n’ont pas encore décidé ce qu’ils veulent dire.
C’est parfait pour écrire.
Pourquoi les objets marchent, glissent, entrent, rêvent dans vos poèmes ?
— Parce que je les regarde longtemps.
Quand on regarde un objet assez longtemps, il finit par bouger.
Pas pour vous faire plaisir, mais pour se dégourdir.
Les objets ont une vie intérieure très active.
Je ne fais que la noter.
Votre poésie semble toujours se dérouler dans des lieux minuscules. Pourquoi cette échelle ?
— Le minuscule est plus vaste que le grandiose.
Dans un couloir étroit, il peut se passer des choses immenses.
Dans une poche, un siècle peut se froisser.
Dans une cuisine, un phoque peut trouver un océan.
Le monde entier tient dans un mètre carré, si on le regarde bien.
Votre vers “en vérité peu le phoque pue donc je suis” est devenu célèbre. Comment est‑il né ?
— Le phoque a parlé.
Je n’ai fait que l’écouter.
Il a dit que je puais, alors j’ai compris que j’existais.
C’est une manière comme une autre de vérifier sa présence au monde.
Vous êtes souvent décrite comme une poète buissonnière, fantaisiste, bisounours. Vous vous reconnaissez ?
— Oui, mais je préfère “poète de la petite faim de lune”.
C’est plus exact.
Je n’ai jamais très faim de métaphysique.
Que diriez‑vous à quelqu’un qui découvre votre poésie pour la première fois ?
— Ne cherchez pas à comprendre.
Regardez.
Écoutez.
Laissez les objets faire leur travail.
Ils savent mieux que nous ce qu’ils ont à dire.
Et à quelqu’un qui vous demande : “Pourquoi écrivez‑vous ?”
— Pour que les choses continuent à bouger.
Si je n’écris pas, elles s’arrêtent.
Et je n’aime pas les objets immobiles : ils deviennent tristes.
Un dernier mot ?
— Oui.
Faites attention aux petites cuillères.