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680 - ZOOM MOCHE
ZOOM SUR L’ART MOCHE
l'histoire de l'art moderne (on pense à Duchamp, Dali, Picasso) pourrait en partie être racontée comme une émancipation progressive de l'obligation de faire beau
La Littérature Moche
Au même titre qu'en peinture ou en musique, il existe une littérature qui revendique le laid, le mal écrit, le vulgaire, le monstrueux ou le raté.
1. Le « mal écrit » esthétique et le Bad Writing
De même qu'il existe le Bad Painting, certains courants littéraires utilisent la déconstruction de la belle langue pour créer une tension esthétique :
- La littérature pulp et la série B : Longtemps méprisés par l'académie pour leurs clichés, leurs métaphores bancales et leur syntaxe expéditive, les romans de gare (pulps, fictions érotiques de série B) ont été réhabilités pour leur énergie brute et leur absence totale de prétention.
- Le Bulwer-Lytton Fiction Contest : Créé en 1982 par l'université de San Jose, ce concours littéraire récompense chaque année les pires phrases d'ouverture de romans imaginables. Il célèbre l'art de la mauvaise métaphore et du style pompeux tellement raté qu'il en devient fascinant.
2. L'esthétique de l'abject et du « mauvais goût »
Certains écrivains font du sujet moche ou du langage ordurier le moteur de leur œuvre :
- Charles Bukowski et le Realism Trash : Une écriture volontairement pauvre, sans effets de style classiques, décrivant la crasse, l'alcoolisme, la vulgarité et la laideur du quotidien sans chercher à la sublimer.
- Le roman noir et l'argot : De Louis-Ferdinand Céline (Voyage au bout de la nuit) à Frédéric Dard (San-Antonio), l'usage d'une langue cassée, orale, vulgaire ou violemment argotique a longtemps été qualifié de « laideur » par la critique traditionnelle avant d'être reconnu comme une révolution stylistique.
- Georges Bataille et l'Abject : Dans des récits comme L'Histoire de l'œil, la laideur des sécrétions, la profanation et le dégoût sont sciemment utilisés pour atteindre une forme de transcendance par le bas.
3. La littérature du Lait (au sens propre) : le « Moche » romantique
Avant la modernité, les Romantiques ont théorisé la nécessité de la laideur dans le texte :
- Victor Hugo et le Grotesque : Dans la préface de Cromwell (1827), Hugo affirme que le beau n'a qu'un visage, tandis que le laid en a mille. Le grotesque (incarné plus tard par Quasimodo dans Notre-Dame de Paris) devient la condition indispensable de la vérité littéraire.
- Les Chants de Maldoror (Comte de Lautréamont) : Une prose monstrueuse, saturée d'images macabres, de cruauté et d'associations incohérentes (« la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie »), qui pose les bases du surréalisme.
Nota bene : Les essais sur la poétique du grotesque, la théorie du roman populaire et l'histoire des mouvements littéraires de la marginalité sont répertoriés dans les fonds de critique littéraire de la Bibliothèque nationale de France.
Exemples les plus célèbres de métaphores ou de styles littéraires volontairement ou involontairement ratés
Les ratés stylistiques, métaphores fileuses qui déraillent et lourdeurs syntaxiques constituent un genre à part entière. On distingue deux grandes catégories : les échecs sublimes (involontaires) et les exercices de style parodiques (volontaires).
1. Les ratés involontaires devenus célèbres
L'origine du cliché : Edward Bulwer-Lytton (1830)
L'auteur britannique est entré dans l'histoire littéraire pour la première phrase de son roman Paul Clifford :
« It was a dark and stormy night... » (« C'était une nuit sombre et stormeuse... »)
La phrase se poursuit sur une longueur interminable, accumulant les clichés météorologiques et les redondances (« the rain fell in torrents — except at occasional intervals, when it was checked by a violent gust of wind »). Cette ouverture est devenue l'archétype universel du mauvais style, immortalisée plus tard par le personnage de Snoopy dans la bande dessinée Peanuts.
La métaphore « mille-pattes » ou le télescopage d'images
En français, les erreurs les plus savoureuses proviennent souvent de la réunion d'images incompatibles dans une même phrase (un travers fréquent dans l'éloquence parlementaire ou le journalisme hâtif) :
- La métaphore filée qui se prend les pieds :
« Le volant de la finance est un navire qui vole sur un volcan. »
(Ici, la mécanique automobile, la marine, l'aviation et la géologie s'écrasent en dix mots).
- Le mélange de registres :
« Il faut mettre les pieds dans le plat pour couper l'herbe sous le pied du serpent. »
Amanda McKittrick Ros : la « pire autrice de la langue anglaise »
Autrice irlandaise de la fin du XIXᵉ siècle, elle écrivait des romans sentimentaux avec une gravité absolue. Son style se caractérise par une allitération compulsive et des circonlocutions délirantes pour désigner des choses simples :
- Pour dire « les yeux » : « les globes scintillants de la vision ».
- Pour dire « s'asseoir » : « déposer son anatomie sur un siège ».
Sa prose était si involontairement comique que des cercles littéraires (comme les Inklings d'Oxford, comprenant J.R.R. Tolkien et C.S. Lewis) s'organisaient des concours dont le but était de lire ses chapitres à voix haute sans rire.
2. Le « mauvais style » volontaire et ludique
Le Bulwer-Lytton Fiction Contest
Inspiré par l'ouverture de 1830, ce concours universitaire récompense chaque année la pire phrase d'ouverture de roman imaginée par les participants. Les gagnants excellent dans l'art de la comparaison absurde :
« Elle avait les yeux de la couleur d'une flaque de pétrole sur un parking d'Auchan après la pluie, et un sourire qui rappelait la fermeture éclair coincée d'un sac de couchage bas de gamme. »
Raymond Queneau et l'Oulipo
Dans ses Exercices de style (1947), Raymond Queneau raconte 99 fois la même scène anecdotique dans un bus. Plusieurs chapitres sont des démonstrations brillantes de « mauvais » style maîtrisé :
- Style ampoulé / Précieux : Surcharge d'adjectifs et d'inversions ridicules.
- Style métaphorique déraillant : Accumulation d'images sans rapport avec le sujet.
- Maladroit : Répétitions systématiques, bégaiement syntaxique et hésitations.
Nota bene : Les études sur la rhétorique, les figures de style défaillantes (catachrèses et impropriétés) et l'histoire des prix littéraires parodiques sont documentées dans les travaux de linguistique et de poétique de la BnF.
L’Art Moche
l'affirmation de la laideur — ou le refus de l'esthétique traditionnelle du beau — est un courant fondamental de l'histoire de l'art moderne et contemporain. Plusieurs mouvements et concepts ont explicitement revendiqué le « moche », le laid, l'incongru ou le raté comme démarche artistique.
Marcel Duchamp et le ready-made : la laideur comme déplacement
Avec Fontaine (1917) — un simple urinoir industriel signé "R. Mutt" et présenté comme œuvre d'art — Duchamp inaugure un geste différent de celui du Bad Painting ou de l'Art brut : il ne s'agit pas de mal faire, mais de ne rien faire du tout, sinon déplacer et nommer. L'objet le plus trivial, le plus dépourvu de toute intention esthétique, devient œuvre par le seul acte de désignation et de mise en contexte (le socle, le musée, la signature).
Ce geste ouvre une voie que Sontag prolongera avec le Camp ("ce n'est pas une lampe, c'est une lampe") : la beauté ou la laideur d'un objet ne serait donc pas une propriété intrinsèque, mais un effet du cadre qu'on lui donne. Duchamp est ainsi un jalon essentiel entre la provocation moderniste du début du XXe siècle et toutes les revendications ultérieures du laid, du trivial ou du raté comme matière artistique légitime.
L’Art brut et l’« Esthétique du laid »
- Jean Dubuffet et l’Art brut (1945) : Dubuffet rejette violemment le « beau culturel » et les normes académiques qu'il juge asphyxiantes. L'Art brut privilégie les œuvres créées par des non-professionnels (patients d'hôpitaux psychiatriques, autodidactes), spontanées, rudes, souvent jugées « grotesques » ou « moches » selon les critères classiques.
- Karl Rosenkranz (Esthétique du laid, 1853) : Dès le XIXᵉ siècle, ce philosophe allemand théorise que le laid n'est pas l'absence d'art, mais une catégorie esthétique à part entière, indispensable pour comprendre la totalité du monde.
Le kitsch, le « bad painting » et le camp
- Le Bad Painting (années 1970-1980) : Porté par des artistes comme Neil Jenney, Julian Schnabel ou Jean-Michel Basquiat à ses débuts, ce mouvement revendique délibérément un style « mal peint » : dessin sommaire, couleurs criardes, refus de la perspective et de la maîtrise technique classique, pour retrouver une pure énergie expressive.
- Le Kitsch et la Pop culture : Des artistes comme Jeff Koons ou Paul McCarthy s'emparent de la laideur industrielle, du mauvais goût, du plastique bon marché ou de la vulgarité pour en faire le cœur de leur travail.
- L’esthétique Camp (analysée par Susan Sontag en 1964) : Un art de l'artifice, de l'exagération et du « si mauvais que ça en devient fascinant ».
Les institutions et musées du « moche »
- Le MOBA (Museum of Bad Art, Massachusetts) : Fondé en 1994, ce musée privé célèbre « l'art trop mauvais pour être ignoré ». Il ne collectionne pas le gribouillage paresseux, mais des œuvres où l'artiste a sincèrement essayé de créer quelque chose, mais dont le résultat est un échec spectaculaire et poétique.
- La culture Trash et le Cyberpunk : Dans les arts visuels contemporains, l'esthétique du « glitch » (l'erreur informatique), du déchet et de la décomposition est ouvertement mise en avant.
Pourquoi revendiquer la laideur ?
- Un acte politique : Refuser le « beau », c'est refuser le marché de l'art conventionnel et les critères bourgeois de décoration.
- Une recherche de vérité : Le beau lisse peut camoufler la réalité ; le laid, le bancal ou le rugueux expriment souvent mieux la brisure, le chaos et la vulnérabilité humaine.
Nota bene : Les essais sur la théorie de l'art, de l'Art brut et de l'esthétique contemporaine sont conservés et répertoriés dans les fonds d'histoire de l'art de l'Institut national d'histoire de l'art (INHA) et de la BnF.
L’esthétique Camp
L'esthétique Camp est une sensibilité artistique et culturelle fondée sur le goût de l'artifice, de l'exagération, de la théâtralité et de l'ironie. Elle transforme ce qui pourrait être jugé de « mauvais goût » ou de kitsch en un plaisir esthétique sophistiqué.
1. Le texte fondateur : Susan Sontag (1964)
C'est l'essayiste américaine Susan Sontag qui conceptualise pour la première fois cette notion dans son célèbre essai Notes on "Camp". Elle y pose les bases de cette attitude :
- Le triomphe du style sur le fond : Le Camp privilégie la surface, le déguisement, la théâtralité et l'excès par rapport à la gravité ou à la profondeur du message.
- L'amour de l'artifice : « Le Camp voit tout entre guillemets. Ce n'est pas une lampe, c'est une "lampe" ; ce n'est pas une femme, c'est une "femme". »
- La double lecture : Le Camp implique un clin d'œil. Il apprécie le décalage entre une ambition démesurée ou très sérieuse et son résultat excessivement théâtral ou raté.
2. Les deux formes du Camp
Susan Sontag distingue deux grandes manières d'aborder le Camp :
- Le Camp naïf (ou pur) : L'œuvre est créée avec une gravité et un sérieux absolus par son auteur, mais son excès la rend comique ou fascinante pour le spectateur. Exemple : les films de série B des années 1950, certains mélodrames hollywoodiens surjoués.
- Le Camp conscient (ou délibéré) : L'artiste sait exactement ce qu'il fait. Il emploie le mauvais goût, le clinquant et le pastiche de manière totalement assumée et ironique. Exemple : le cinéma de John Waters (Pink Flamingos), les prestations des Drag Queens, ou les défilés de haute couture de Jean Paul Gaultier et Moschino.
3. Ancrage subversif et portée culturelle
Historiquement, l'esthétique Camp est indissociable de la culture queer et underground du XXᵉ siècle. Avant de devenir une catégorie esthétique globale, le Camp était un code de reconnaissance, une arme d'autodéfense et de subversion sociale : opposer la dérision, le travestissement et l'exagération au sérieux et à la norme bourgeoise.
L'art Camp ne cherche pas à détruire la beauté, mais à prouver que le plaisir esthétique peut naître de l'outrance, du second degré et du refus de la sobriété.
Nota bene : L'essai Notes on "Camp" de Susan Sontag ainsi que les ouvrages sur l'histoire des subcultures artistiques contemporaines sont répertoriés dans les fonds de critique d'art et d'esthétique de l'INHA et de la Bibliothèque nationale de France.
The Rocky Horror Picture Show
L'exemple le plus pur du Camp conscient et théâtral au cinéma est sans doute The Rocky Horror Picture Show (1975), réalisé par Jim Sharman et adapté de la comédie musicale de Richard O'Brien.
Le film coche absolument tous les critères définis par Susan Sontag dans ses Notes on "Camp".
1. Le collage des genres et le pastiche affectueux
Le Camp se nourrit de la culture populaire de seconde zone retravaillée avec amour et ironie.
- Le matériau d'origine : Le film est un hommage explicite aux films de science-fiction et d'épouvante de série B des années 1930 à 1950 (les monstres de la Universal, la RKO, Frankenstein).
- Le décalage : Il prend le canevas ultra-classique du couple d'américains puritains et naïfs (Brad et Janet) dont la voiture tombe en panne devant un château inquiétant, pour le faire basculer immédiatement dans un cabaret pansexuel et extra-terrestre.
2. L'excès, la théâtralité et l'artifice
Rien dans Rocky Horror n'est sobre, naturel ou réaliste. Tout est surjoué, artificiel et revendiqué comme tel :
- Le jeu d'acteur : Tim Curry (dans le rôle du docteur Frank-N-Furter) livre une performance monumentale fondée sur la sur-articulation, les œillades appuyées, le maquillage outrancier et une démarche en talons aiguilles. Il incarne l'idée même du Camp : le sérieux absolu mis au service du grotesque magnifique.
- Les costumes et décors : Corsets en cuir, bas résille, paillettes, maquillage d'opéra et décors en carton-pâte apparents. L'illusion n'est jamais cherchée ; c'est l'artifice qui est célébré.
3. La subversion par la célébration de la surface
En apparence, le film est un pur divertissement joyeux et chaotique. En réalité, sa portée Camp est profondément libératrice :
- Le renversement des normes : Le docteur Frank-N-Furter se présente comme un « sweet transvestite from Transexual, Transylvania ». Il dynamite l'hétéronormativité du couple bourgeois (Brad et Janet) non pas par un discours politique théorique, mais par le plaisir, le chant, la fête et le travestissement.
- Le slogan ultime : La réplique culte du film, « Don't dream it, be it » (« Ne le rêvez pas, soyez-le »), résume la philosophie Camp : la performance et l'apparence deviennent le lieu de la liberté absolue.
4. Le rituel participatif : du film au culte
Le destin du film est lui-même une manifestation du Camp. Échec commercial lors de sa sortie en salle, il est récupéré par les spectateurs lors de séances de minuit (Midnight Movies).
Les fans ont créé un véritable rituel participatif : venir déguisés, jeter du riz ou du papier toilette aux moments clés, et réciter des répliques modifiées en écho aux dialogues. Le public est devenu acteur de l'artifice, faisant du film une œuvre vivante et collective.
Nota bene : Les études sur le cinéma cult, les subcultures de minuit et l'histoire des représentations théâtrales dans le 7ᵉ art sont répertoriées dans les fonds de la Bibliothèque du film et de la Bibliothèque nationale de France.