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Pépites poétiques - extraits suivis d'un commentaire par l'IA Gemini
Extraits de Épreuves, exorcismes, Henri Michaux, poésie Gallimard.
Préface de l'ouvrage
Il serait bien extraordinaire que des milliers d'événements qui surviennent chaque année résultât une harmonie parfaite. Il y en a toujours qui ne passent pas, et qu'on garde en soi, blessants.
Une des choses à faire : l'exorcisme.
Toute situation est dépendance et centaines de dépendances. Il serait inouï qu'il en résultât une satisfaction sans ombre ou qu'un homme pût, si actif fût-il, les combattre efficacement dans la réalité.
Une des choses à faire : l'exorcisme.
L'exorcisme, réaction en force, en attaque de bélier, est le véritable poème du prisonnier.
Dans le lieu même de la souffrance et de l'idée fixe, on introduit une exaltation telle, une si magnifique violence, unies au martèlement des mots, que le mal progressivement dissous est remplacé par une boule aérienne et démoniaque ― état merveilleux !
Nombre de poèmes contemporains, poèmes de délivrance, ont aussi un effet de l'exorcisme, mais d'un exorcisme par ruse. Par ruse de la nature subconsciente qui se défend au moyen d'une élaboration imaginative appropriée : les rêves. Par ruse concertée ou tâtonnante, cherchant son point d'application optimus : les rêves éveillés.
Pas seulement les rêves mais une infinité de pensées sont "pour en sortir", et même des systèmes de philosophie furent surtout exorcisants qui se croyaient tout autre chose.
Effet libérateur pareil, mais nature parfaitement différente.
Rien là de cet élan en flèche, fougueux et comme supra-humain de l'exorcisme. Rien de cette sorte de tourelle de bombardements qui se forme à ces moments où l'objet à refouler, rendu comme électriquement présent, est magiquement combattu.
Cette montée verticale et explosive est un des grands moments de l'existence. On ne saurait assez en conseiller l'exercice à ceux qui vivent malgré eux en dépendance malheureuse. Mais la mise en marche du moteur est difficile, le presque-désespoir seul y arrive.
Pour qui l'a compris, les poèmes du début de ce livre ne sont point précisément faits en haine de ceci, ou de cela, mais pour se délivrer d'emprises.
La plupart des textes qui suivent sont en quelque sorte des exorcismes par ruse. Leur raison d'être : tenir en échec les puissances environnantes du monde hostile.
DANS LA COMPAGNIE DES MONSTRES
Il fut bientôt évident (dès mon adolescence) que j'étais né pour vivre parmi les monstres.
Ils furent longtemps terribles, puis ils cessèrent d'être terribles et après une grande virulence, petit à petit s'atténuèrent. Enfin ils devinrent inactifs et je vivais en sérénité parmi eux.
C'était l'époque où d'autres, encore insoupçonnés, se mettaient à se former et un jour se présenteraient à moi, actifs et terribles (car s'ils devaient venir surgir pour être oisifs et tenus en laisse, qui pense qu'ils viendraient jamais?), mais après avoir noirci tout l'horizon, ils en venaient à s'atténuer et je vivais parmi eux avec égalité d'âme et c'était une belle chose, surtout ayant menacé d'être si détestable, presque mortelle.
Eux qui au premier abord étaient si démesurés, infects, répugnants, prenaient une telle finesse de contour qu'on les eût, malgré leurs formes impossibles, presque introduits dans la nature.
C'est l'âge qui faisait cela. Oui. Et quel était le signe certain de leur stade inoffensif ? C'est très simple. Ils n'avaient plus d'yeux. Lavés des organes de la détection, leurs visages quoique monstrueux de forme, leurs têtes, leurs corps maintenant ne gênaient pas plus que celle des cônes, des sphères, des cylindres ou des volumes que la nature offre en ses rochers, ses galets et dans bien d'autres de ses domaines.
J'AI VU
J'ai vu l'homme à la tête diverse.
A la tête semblable au râteau, il ramasse.
A la tête semblable aux racines, il pompe. A la tête semblable à un tonneau, il est penché. J'ai vu l'homme à la grenouille chaude, cherchant assouvissement, et son admirable mécanisme déclencheur qui savait le lui obtenir lui faisant prononcer alors des mots doux, d'ailleurs beaucoup trop doux.
J'ai vu l'homme semblable à une horloge qui parlait à un homme semblable à une dague. Quelle rencontre ! Mais elle n'était pas hors de l'ordinaire.
J'ai vu l'homme à la tête semblable à une balance, l'homme fait de moignons et de réservoirs autonomes, ou comme un cintre, l'homme aux seules épaules.
J'ai vu l'homme à la tête pétillante, et voulant m'en approcher, je n'ai pas pu. La vérité : Je n'aurais pas voulu avoir à le nourrir, seulement le connaître et plutôt de profil et d'une certaine distance à ne pas laisser combler inconsidérément, comme on observe un tigre, sans l'adopter.
J'ai vu les hommes en arc, têtes et corps enflés au vent de la vie. J'ai vu l'homme pyramidal, l'homme requin, l'homme attaqué par sa propre hache, faisant un avec deux, mille avec trois... ou un jugement. J'ai vu l'homme tumultueux, mais j'ai vu sa race gravissant avec sang-froid et patience le haut plateau.
Tandis qu'elle perdait les siens, des spermatozoïdes toujours jeunets en remettaient d'autres au berceau, qui reprendraient toute chose au point voulu. Et elle les regardait et me regardait et nous regardait tous passer silencieusement.
ECCE HOMO
A Madame Mayrisch Saint-Hubert.
…
Il [l'homme] avait plus de cernes que d'yeux, plus de barbe que de peau, plus de boue que de capote, mais son casque était toujours dur.
Sa guerre était grande, avait des avants et des arrières, avait des avants et des après. Vite partait l'homme, vite partait l'obus. L'obus n'a pas de chez soi, il est pressé quand même.
Je n'ai pas vu paisible, l'homme au fabuleux trésor de chaque soir, pouvoir s'endormir dans le sein de sa fatigue amie.
Je l'ai vu agité et sourcilleux. Sa façade de rires et de nerfs était grande, mais elle mentait. Son ornière était tortueuse. Ses soucis étaient ses vrais enfants.
Depuis longtemps, le soleil ne tournait plus autour de la terre. Tout le contraire.
Puis il lui avait encore fallu descendre du singe.
Il continuait à s'agiter comme fait une flamme brûlante, mais le torse du froid, il était là, sous sa peau.
Je n'ai pas vu l'homme comptant pour homme, j'ai vu, « ici l'on brise les hommes ». Ici, on les brise, là on les coiffe et toujours il sert. Piétiné comme une route, il sert.
Je n'ai pas vu l'homme, recueilli, méditant sur son être admirable. Mais j'ai vu l'homme recueilli comme un crocodile qui, de ses yeux de glace, regarde venir sa proie et, en effet, il l'attendait, bien protégé au bout d'un fusil long. Cependant, les obus qui tombaient autour de lui étaient encore beaucoup mieux protégés. Ils avaient une coiffe à leur bout, qui avait été spécialement étudiée pour sa dureté, pour sa dureté implacable.
Je n'ai pas vu l'homme répandant autour de lui l'heureuse conscience de la vie. Mais j'ai vu l'homme comme un bon bimoteur de combat, répandant la terreur et les maux atroces.
Il avait, quand je le connus, à peu près cent mille ans et faisait facilement le tour de la Terre. Il n'avait pas encore appris à être bon voisin.
Il courait parmi eux des vérités locales, des vérités nationales. Mais l'homme vrai, je ne l'ai pas rencontré.
Toutefois excellent en réflexes, et en somme presque innocent: l'un allume une cigarette; l'autre un pétrolier
Je n'ai pas entendu le chant de l'homme, le chant de la contemplation des mondes, le chant de la sphère, le chant de l'immensité, le chant de l’éternelle attente. Mais j'ai entendu son chant comme une dérision, comme un spasme.J'ai entendu sa voix comme un commandement, semblable à celle du tigre, lequel se charge en personne de son ravitaillement et s'y met tout entier.
J'ai mes statues. Les siècles me les ont léguées : les siècles de mon attente, les siècles de mes découragements, les siècles de mon indéfinie, de mon inétouffable espérance les ont faites. Et maintenant elles sont là.
Comme d'antiques débris, point ne sais-je toujours le sens de leur représentation.
Leur origine m'est inconnue et se perd dans la nuit de ma vie, où seules leurs formes ont
été préservées de l'inexorable balaiement.
Mais elles sont là, et durcit leur marbre chaque année davantage, blanchissant sur le fond obscur des masses oubliées.
Il avait la force du lion, quand il fut pris des faiblesses de l'enfance. Elles le saisirent et grand et fort elles le bercèrent comme s'il n'avait pas d'âge.
Ainsi s'accomplissait ce qui a été dit : « Tu t'élèves pour fléchir. Tu avances pour tomber. »
Où cela advint, là s'arrêta son chemin. Et toutes les plaintes passèrent en son sein : les plaintes de l'un, les plaintes de l'autre, et les souffles du désir qui sont devenus des plaintes.
Mais après avoir chanté tant de plaintes, il n'avait pas encore exhalé la sienne, celle qui n'était qu'à lui.
Peut-être ne la trouvait-il pas, ou la cherchait-il plus loin, ou trop haut.
Terrasse ardente. Terrasse vaine. Au bout de l'homme, au pied de l'escalier, au plus dénué de la plus reculée solitude. Il aboutit là, celui qui avait tant chanté.
Et comme il y parvenait, il fut secoué d'une poigne solide et un voile de faiblesse, passant en son être, effaça de sa vue Ce qu'il est interdit à l'homme de contempler.
LA MER
Ce que je sais, ce qui est mien, c'est la mer indéfinie.
A vingt et un ans, je m'évadai de la vie des villes, m'engageai, fus marin. Il y avait des travaux à bord. J'étais étonné. J'avais pensé que sur un bateau on regardait la mer, qu'on regardait sans fin la mer.
Les bateaux furent désarmés. C'était le chômage des gens de mer qui commençait.
Tournant le dos, je partis, je ne dis rien, j'avais la mer en moi, la mer éternellement autour de moi.
Quelle mer ? Voilà ce que je serais bien empêché de préciser.
ÉPERVIER DE TA FAIBLESSE,
DOMINE !
L'être qui inspire m'a dit :
Je suis celui qui tremble.
Je suis celui qui rompt,
Qui glisse, qui rampe.
Je suis celui qui rend.
L'être qui transporte m'a dit :
Je suis celui qui cesse,
Celui qui ôte, celui qui lâche.
Eh bien! et toi?
Et toi pareil, pourquoi te méconnais-tu?
Je m'assieds en juge,
Je m'accroupis en vache,
Je pénètre en père,
J'enfante en mère.
Et toi, qu'attends-tu?
Ton égout traverse la Royale Demeure.
Six mille lames de mots tu as en ta bouche.
Faible, dis-tu.
Qui est faible, traversant les quatre mondes?
Je suis l'oiseau. Tu es l'oiseau.
Je suis la flèche empennée des plumes de l'oiseau.
Je vole. Tu voles.
Je vogue. Tu vogues.
Nous voguons entre les mâchoires du ciel et de la Terre.
Je romps
Je plie
Je coule
Je m'appuie sur les coups que l'on me porte
Je gratte
J'obstrue
J'obnubile
Je fais rétrograder la marche des vivants
Et toi, qui en misère as abondance
Et toi,
Par ta soif, du moins, tu es soleil,
Épervier de ta faiblesse, domine!
Regarde :
Je fais tournoyer la femme
Je lynche le vieillard
J'enivre la racine
Je galope dans le troupeau de girafes
Je suis le guerrier parachuté
Je suis l'oreille quand il y a du bruit
Je trompe, je traverse
Je n'ai pas de nom
Mon nom est de gaspiller les noms
Je suis le vent dans le vent.
Je suis celui qui enfanta les dieux
Dans mon bassin ils ont été créés
De mon bassin ils ont été chassés.
Je ruine
Je démets
Je disloque
M'écoutant, le fils arrache les testicules du
Père
Je dégrade
Je renverse
Je renverse
La tête dans ses tarots mes chiens dévorent la cartomancienne.
LA VIE DOUBLE
J’ai laissé grandir en moi mon ennemi.
Dans les matériaux que je trouvai dans mon esprit, dans mes voyages, mes études et ma vie, j’en vis quantité qui m’étaient inutilisables. Après des années et des années, je vis que quoi que je fisse ou approfondisse, il en resterait quantité d’inutilisables. Inutilisables, mais là.
J’en fus contrarié, mais pas autrement ému, ignorant qu’il y avait des mesures à prendre. Je laissais les matériaux non utilisés, innocemment, comme je les trouvais.
Moi, comme font tous les êtres au monde, j’utilisais le reste, pour le mieux.
Or, petit à petit, s’édifiant sur ces décombres forcément toujours un peu de la même famille (car j’écartais toujours les choses d’un même type), petit à petit se forma et grossit en moi un être gênant.
Au début, ce n’était peut-être qu’un être quelconque, comme la nature en met tellement au monde. Mais ensuite, s’élevant sur l’accumulation grandissante de matériaux hostiles à mon architecture, il en arriva à être presque en tout mon ennemi; et armé par moi et de plus en plus. Je nourrissais en moi un ennemi toujours plus fort, et plus j’éliminais de moi ce qui m’était contraire, plus je lui donnais force et appui et nourriture pour le lendemain.
Ainsi grandit en moi par mon incurie mon ennemi plus fort que moi. Mais que faire? Il sait à présent, me suivant partout, où trouver ce qui l’enrichira tandis que ma peur de m’appauvrir à son profit me fait m’adjoindre des éléments douteux ou mauvais qui ne me font aucun bien et me laissent en suspens aux limites de mon univers, plus exposé encore aux traîtres coups de mon ennemi qui me connaît comme jamais adversaire ne connut le sien. Voici où en sont les choses, les tristes choses d’à présent, récolte toujours bifide d’une vie double pour ne pas m’en être aperçu à temps.
Commentaires par l'IA Gemini
En quoi la posture de Michaux dans Épervier de ta faiblesse résonne-t-elle avec les théories de la régulation émotionnelle et de l'agentivité ?
Dans Épervier de ta faiblesse, domine !, la posture de Michaux anticipe de façon saisissante plusieurs principes fondamentaux de la psychologie scientifique contemporaine, notamment la théorie de la régulation émotionnelle (notamment le modèle de James Gross) et les concepts d'agentivité et de flexibilité psychologique (issus des thérapies comportementales de troisième vague comme l'ACT).
Cette résonance s'articule autour de quatre mouvements clés :
1. Le lâcher de la rigidité : l'acceptation active vs. la résistance destructrice
Dans les modèles traditionnels de la gestion du stress, la résistance au choc (le refoulement, la lutte directe ou la suppression émotionnelle) entraîne une suractivation du système nerveux et un épuisement des ressources cognitives.
Michaux refuse la posture du guerrier rigide — qu'il décriait déjà dans Ecce Homo comme un homme d'acier voué à être brisé :
« Je romps / Je plie / Je coule / Je m'appuie sur les coups que l'on me porte »
En régulation émotionnelle, cette stratégie correspond à l'acceptation active (exposure et defusion). Plutôt que d'épuiser son énergie à lutter contre la vague d'angoisse ou la faiblesse, le sujet « épouse » le mouvement du choc. En se laissant plier sans se rompre, il utilise la force de l'impact (du trauma ou de la crise) pour se redéployer. C'est l'aïkido émotionnel : ne pas bloquer le vecteur de force, mais pivoter avec lui.
2. La décentration et l'expansion identitaire : la défusion cognitive
L'un des leviers majeurs pour restaurer l'agentivité face à un état de détresse est la décentration (decentering) : la capacité à ne plus s'identifier totalement à son symptôme.
Dans le poème, Michaux opère une énumération vertigineuse de postures contradictoires :
« Je m'assieds en juge / Je m'accroupis en vache / Je pénètre en père / J'enfante en mère »
Et plus loin :
« Je suis l'oiseau. Tu es l'oiseau. / Je suis la flèche... »
En clinique comportementale, ce mécanisme s'appelle le passage du « Moi-contenu » (ex. « Je suis un être faible et brisé ») au « Moi-contexte » (la conscience vaste qui observe les états traverser le corps sans s'y figer). Michaux montre que le sujet n'est ni uniquement la victime, ni uniquement le juge, mais l'espace où toutes ces polarités circulent. Cette plasticité restaure immédiatement la marge de manœuvre.
3. La réappropriation de la vulnérabilité comme vecteur d'action
Le cœur du poème et son vers-titre constituent un paradoxe clinique d'une grande profondeur :
« Par ta soif, du moins, tu es soleil / Épervier de ta faiblesse, domine ! »
Dans la théorie de l'agentivité d'Albert Bandura, le sentiment de pouvoir d'agir est souvent bloqué par le sentiment d'impuissance (« Je n'ai pas les ressources, donc je ne peux pas agir »).
Michaux inverse la donne :
- La soif (le manque, le besoin, la béance) n'est pas un déficit d'énergie, mais une tension vers l'extérieur, une force d'attraction.
- La faiblesse n'est pas ce qui empêche de dominer, mais le matériau même sur lequel s'appuyer. En acceptant d'être l'« épervier » de sa propre vulnérabilité, le sujet ne cherche pas une force illusoire venue du dehors ; il transforme la prise de conscience de sa fragilité en un point d'envol ultime.
4. La réactivation de l'agentivité par le verbe performatif
En régulation émotionnelle, l'inhibition motrice et le sentiment d'impuissance caractérisent la réponse d'immobilité (freeze). Pour sortir de cet état de sidération, il faut rétablir la chaîne d'action.
Michaux réinjecte des verbes d'action au présent de l'indicatif, répétés comme une litanie motrice :
« Je vole », « Je vogue », « Je gratte », « J'obstrue », « Je galope »
Cette scansion agit comme un biofeedback verbal. Par la dynamique du rythme et la scansion des verbes, le poète réactive l'intentionnalité et le sentiment d'auto-efficacité. Même lorsque les actions sont chaotiques ou destructrices (« Je démets », « Je disloque »), elles signifient une chose fondamentale : le sujet a repris le volant de sa dynamique interne. Il n'est plus l'objet passif sur lequel s'exercent les événements, mais la force qui agit au sein du monde.
Nota bene : Les travaux sur le modèle de régulation émotionnelle de James Gross, la thérapie d'acceptation et d'engagement (ACT) et les concepts de défusion cognitive sont documentés dans les revues spécialisées de psychologie clinique et sur les bases de données de l'AFTCC.
Qu'est-ce que la défusion cognitive en thérapie d'acceptation et d'engagement (ACT) et comment s'articule-t-elle avec la création artistique ?
La défusion cognitive est l'un des piliers fondamentaux de la thérapie d'acceptation et d'engagement (ACT, Acceptance and Commitment Therapy), développée par Steven C. Hayes. Elle désigne la capacité à se distancier de ses propres pensées, images et croyances pour les observer comme de simples événements mentaux passagers, plutôt que comme des vérités absolues ou des ordres auxquels il faut obéir.
1. Le mécanisme : passer de la fusion à la défusion
Dans l'état de fusion cognitive, le sujet coïncide totalement avec sa pensée :
- Fusion : La pensée « Je suis incapable de créer » est vécue comme une réalité objective. Elle déclenche immédiatement un état de découragement et l'abandon de l'action (perte d'agentivité).
- Défusion : Le sujet opère un décalage réflexif. Il ne dit plus « Je suis incapable », mais observe : « Je note que mon esprit produit la pensée que je suis incapable ».
Ce changement de perspective (decentering) modifie la relation avec le matériel mental : la pensée perd son pouvoir d'injonction et sa charge de menace. L'esprit cesse d'être un miroir transparent de la réalité pour devenir un générateur de mots et de formes que l'on peut regarder passer.
2. Les techniques canoniques de défusion en ACT
L'ACT utilise des exercices décalés et parfois ludiques pour briser la littéralité du langage :
Technique ACTPrincipe La répétition rapide (Milk, milk, milk) Répéter un mot douloureux (ex. « Échec ») très vite pendant 60 secondes jusqu'à ce qu'il perde sa signification et ne soit plus qu'un son bizarre. Nommer l'histoire Catégoriser le flux mental (« Tiens, voilà encore l'histoire du saboteur »). Changer la voix ou le rythme Prononcer ses pensées anxieuses avec une voix de personnage de dessin animé ou en chantant. L'externalisation Visualiser ses pensées sous forme de nuages dans le ciel, de feuilles dérivant sur une rivière ou de passagers dans un bus.
3. L'articulation avec la création artistique
La création artistique — et la poésie en particulier — est par nature un dispositif spontané de défusion cognitive. Elle transforme la pensée-vérité en un objet esthétique manipulable.
L'externalisation par le support (Matérialisation)
En déposant une idée, une angoisse ou un souvenir sur une toile, dans une partition ou au fil d'un vers, l'artiste extrait le contenu de son espace psychique interne pour le projeter dans le monde matériel. La pensée n'est plus ce qui encadre le regard ; elle devient l'objet que le regard contemple.
La déconstruction du sens littéral par la forme
À l'image des techniques de répétition de l'ACT, la poésie utilise le rythme, la rime, l'allitération ou le collage pour désarticuler la fonction purement informative du langage. Chez des auteurs comme Henri Michaux ou les surréalistes, le mot cesse d'être le vecteur d'un diagnostic ou d'un jugement : il redevient une matière sonore, un rythme, une couleur.
Le passage du « Moi-contenu » au « Moi-contexte »
L'acte créateur exige d'occuper la posture de l'observateur. En peignant un paysage d'angoisse ou en sculptant une forme monstrueuse, l'artiste expérimente qu'il n'est pas le monstre, mais l'espace conscient qui le façonne. Cette bascule libère la marge de manœuvre : l'artiste n'est plus captif de ses démons, il en devient le metteur en scène.
Nota bene : Les principes de la thérapie d'acceptation et d'engagement (ACT) et les travaux sur la flexibilité psychologique (Steven C. Hayes, Get Out of Your Mind and Into Your Life) sont documentés dans les publications de l'Association Française de Thérapie Comportementale et Cognitive (AFTCC).
La thérapie comportementale et cognitive
La Thérapie Comportementale et Cognitive (TCC) est une approche psychothérapeutique brève, structurée et validée scientifiquement. Elle vise à remplacer les pensées négatives et les comportements inadaptés par des réactions plus équilibrées, en agissant sur la relation entre trois composantes : les pensées (cognitions), les émotions et les comportements.
1. Le principe fondamental : le modèle cognitif
En TCC, ce ne sont pas les événements eux-mêmes qui génèrent de la souffrance, mais la manière dont nous les interprétons.
- Événement : Vous croisez un ami dans la rue qui ne vous salue pas.
- Interprétation A : « Il m'évite, je l'ai énervé. » → Émotion : Anxiété, tristesse → Comportement : Remplacement par l'isolement, retrait social.
- Interprétation B : « Il était distrait ou pressé. » → Émotion : Neutralité, calme → Comportement : Vous lui envoyez un message plus tard pour prendre des nouvelles.
La TCC aide à repérer ces interprétations automatiques (appelées distorsions cognitives) pour retrouver de la flexibilité.
2. Les trois « vagues » de la TCC
La TCC a évolué en intégrant progressivement de nouvelles dimensions :
VagueFocus principalOutils emblématiques1ʳᵉ vague (Comportementale)Modification des comportements appris par conditionnement.Exposition progressive, désensibilisation, conditionnement opérant.2ᵉ vague (Cognitive)Modification des schémas de pensée et des croyances erronées.Restructuration cognitive, colonnes de Beck, remise en question des pensées automatiques.3ᵉ vague (Émotionnelle & Attentionnelle)Modification de la relation aux pensées et intégration des émotions.Thérapie d'Acceptation et d'Engagement (ACT), Thérapie de la Schémathérapie, Méditation de pleine conscience (MBCT).
3. Les caractéristiques d'une TCC
- Collaborative : Le thérapeute et le patient travaillent en équipe (« empirisme collaboratif »).
- Orientée vers le présent : Elle s'intéresse aux facteurs qui maintiennent le problème aujourd'hui, plutôt qu'à la recherche exclusive de ses origines dans le passé.
- Active : Le patient réalise des exercices pratiques entre les séances (journal de bord, tests de comportement, expositions).
- Évaluée : Les progrès sont mesurés régulièrement à l'aide de questionnaires standardisés.
4. Principales indications
La TCC est reconnue par les autorités de santé (comme la Haute Autorité de Santé en France) pour son efficacité dans le traitement de :
- Les troubles anxieux (phobies, anxiété sociale, trouble panique, agoraphobie).
- Le trouble obsessionnel compulsif (TOC).
- La dépression (d'intensité légère à modérée).
- Le trouble de stress post-traumatique (TSPT).
- Les troubles du sommeil et les troubles des conduites alimentaires.
Nota bene : Les recommandations de bonne pratique sur les TCC et la liste des thérapeutes certifiés sont consultables auprès de l'Association Française de Thérapie Comportementale et Cognitive (AFTCC) et sur le portail Santé Publique France.