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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

691 - ZOOM PALMARÈS (I)

Voici un panorama des cinq poètes français de moins de cinquante ans les plus emblématiques de la scène contemporaine française (choisis par l'IA gémini) - un palmares pour les poète de moins de 80 ans est prévu


1. Laura Vazquez (née en 1986)


Incontournable de la nouvelle garde poétique, récompensée notamment par le Prix Goncourt de la poésie pour l'ensemble de son œuvre, Laura Vazquez développe une écriture organique, incantatoire et immersive. Elle fait dialoguer l'intime, le corps, la matière et les flux informatiques avec une scansion unique.

  • Style : Poésie de la présence, prosodie hypnotique, rapport physique au langage.
  • Titre clé : Vous êtes de la matière (Éditions Cheyne) ou La semaine perpétuelle (Éditions du Sous-Sol).




TEXTE de Laura Vazquez ( source : férocemarquise .org)


UNE LAME POUR UNE TÊTE


On marche sans voir aucune lumière au travers des trous pendant qu’on marche. Marchons et marchons. V. Novarina



Salut, j’écris avec un crâne

je me suis réveillé à l’extérieur de moi je conduisais mon camion je transportais mon frère et ma sœur en vacances dans la montagne ça n’existait pas

si le temps avait une place j’irais m’allonger sur je mettrais mes bras et mes poubelles dans sa gros bouche au tractopelle j’conduisais

avec les yeux dans mes mèches mais nous sommes tous pas morts ma sœur et moi mon frère


on a fait grandir un fantôme en prison pour le regarder chaque pleurer tous les jours


on était les enfants c’est la manière première lumière tirez cramez


mets du sel sur le sol mets le sel sur les chaussures sur les barreaux mets-le sur la tête de toi tes morts attends que le bonheur d’la chance arrive remue attends ça va transpercer tu crois


j’avais un amour croyez-le j’ai goûté son visage mais j’en peux plus parlez pour moi parlez

les animaux me plaisent

salut saluez

j’les regarde beaucoup avec d’la minutie et ma montre du bruit pour qu’ils meurent dans la paix

ils pourrissent dans l’calme j’me suis coupé les doigts les défenses j’me suis endormi la pluie la nuit les maisons

ici c’est vide parce qu’il y a que les gens

ici

les gens ils demandent tu t’appelles ton nom

tu mets dans ton nom

quoi

t’as mis pas d’la peine

pas d’l’air

t’as pas mis ta plainte


ici


écoute on a fait pousser le frère la sœur avec des couteaux

avec d’la ficelle

ficelés

coutés

manigance

va maintenant regarde ce que j’ai

une main

avec une main

et les murs sur les immeubles

et les murs dans les immeubles

et sur la route c’est quoi

c’est quoi ?

c’est le mur par terre pareil

baisse l’œil

le mur à droite en haut à toi en tout c’est

on a poussé dans la direction vers rien

les fantomas des planètes qui ont existé quel jour ?

on s’est souvenus mais les épaules ont détaché la tête et on a dormi Laura



2. Pierre Vinclair (né en 1982)


Figure majeure de la poésie contemporaine et théoricien engagé, Pierre Vinclair déploie une œuvre ambitieuse, polyphonique et érudite. Il cherche à redonner à la poésie son rôle de préhension du monde globalisé, des questions écologiques aux langages scientifiques.

  • Style : Épopée moderne, hybridité des formes, éco-poétique ambitieuse.
  • Titre clé : Le chant du bien-pensant (Éditions Flammarion) ou Abeilles (Éditions Le Castor Astral).



TEXTE


La Sauvagerie (extrait fourni par Sitaudis.fr)


27.

 

Oui, la vie commença dans l’océan 

et c’est bien depuis les eaux encoraillées et

les estuaires à goélands que nous rampâmes 

vers les prairies sous l’œil des vaches pâmées, 

jusqu’aux verts arbres que nous descendîmes

en bateaux, retournant (en mocassins à glands) 

en mer dégazer le Dieu mystérieux, 

le pétrole flasque, l’électricité picotante, 

et la télévision merveilleuse qui nous rappelle 

que nous exterminâmes les dodos.

 

28.

 

Le dodo, animal de comédie, 

ressemble à l’amant du placard —

procédant à d’autres arrangements,

la nature joue aux chaises musicales et

la pollution n’est pas un problème 

moral dans un monde livré aux char

ognards, où mort et merde sont terreaux 

d’amour et vie ; mais quel confort tirer, 

en attendant les charognards, de 

la transformation de tout en néant ?

 

29.

 

La roussette de Nouvelle-Guinée 

se cogne sur des cadavres de pipistrelles,

l’aigle royal laisse le saxifrage, 

la tortue imbriquée n’émeut plus le pygargue, 

la gazelle de Dama indiffère le cacatoès, 

le thon rouge sanglote, le gavial du Gange 

sombre, le fugu s’imagine en vie, 

le gypaète barbu blanchit, le kangourou 

arboricole tressaute, la chenille crâne de mort 

va pour crever se cacher dans son blaze.

 

30.

 

Contrairement aux hérissons à gland,

aux martins-pêcheurs chauves, aux requins 

napoléon 3, aux cachalots de Garonne, 

aux vers de terre à pied ; contrairement 

à l'éléphant basque, au gorille pen

du, à la tortue née de cochon, à l’abeille 

de Thélème ; aux frères Pandava de Pandan 

et à l’alouette de chanson, à la déesse 

précieuse et aux dieux colériques ;

contrairement au grand hamster d’Alsace,

 

31.

 

à la vipère péliade, à l’œil-de-bouc

au lapin de Garenne (à moins que

ça ne soit le poulet de Bresse ?) au tigre 

du Bengale, et à la tortue luth ; contraire

ment à la salamandre géante, à l’éléphant 

de Sumatra, au marsouin de Californie,

à la baleine franche et à l’ours blanc ;

contrairement au papillon monarque,

et au loup rouge, au cerf-cochon de Bawean,

y a encor pas mal de gros fils de chiennes. 

 

32.

 

Le muriqui, l’axolotl et l’olm, 

le kanchil, le quokka, le saïga et le talève 

takahé, le solenodon, le rhinopithecus, le stri

gops kakapo et le larvatus à gros pif, 

le markhor, le sousouc, le zaglossus,

et tous leurs noms, rejoignent l’éternel 

dodo, laissant nos vaches trop grasses 

s’effondrer sur un tapis de libellules 

mortes, dans l’herbe silencieuse, bleue,

qu’agite seul le bruit des batteries.

 

33.

 

Qui protéger ? puisque les espèces 

n’en finissent pas d’apparaître, muter, per

muter, se laisser aller hors leur spécialité ? 

si de la terre le très-haut fit des bêtes enfuies 

et des oiseaux stupidement envolés avant 

qu’Adam pût les river aux clous ? allez ! 

puissent au moins ces noms muets comme 

des cailloux qui m’attendraient sur leur dépouille 

servir à éclater les vitres et déclencher l’alarme 

de vos magasins de pompes funèbres.

 

34.

 

Une minorité qu’il faut défendre ?

caricaturées comme des fourrés ineptes, 

obscurs, échouant de leur débilité muette, 

comme des cadavres planqués derrière 

la signification, les dernières forêts

cachent encore dans des touffes humides

les cuicuis des derniers oiseaux : bientôt, nous 

n’aurons plus que les tweets des conducteurs 

en google cars rendus oisifs, et pour poésie

l’imitation des poètes morts.

 

35.

 

Vois ce poème ; il n’empêche le crime

ni ne ranime les mammifères morts, 

c’est notoire — pour cette apostrophe, 

l’ordinateur rame, l’imprimeur fait tomber 

une forêt, un cerf s’enfuit, affolé, en bramant

sur le bitume où il laisse son ombre noire,

le lourd camion du diffuseur l’a percuté : 

ce n’est qu’un poème, il a la beauté friable 

du carbone dont il cherche l’excuse froide

pour nous rapprocher de la catastrophe.




3. Milène Tournier (née en 1988)


Révélée par ses poèmes vidéo sur les réseaux sociaux avant de s'imposer en librairie, Milène Tournier capte le quotidien urbain, les solitudes contemporaines et les petits détails du réel avec une sensibilité désarmante et une prose poétique très rythmée.

  • Style : Instantanés du quotidien, mélancolie urbaine, scansion orale et visuelle.
  • Titre clé : Je veux dire une avoine (Éditions L'Ail des ours) ou Ce que fait le jour (Éditions Le Castor Astral).



TEXTES (citations Balelio)


***

Le curé aimait le réalisme

Alors

Il a discrètement placé, dans la crèche,

Un loup, pas loin du mouton.



***


L'aube atteinte

Toute une vie, l'aube atteinte

Et un jour

On meurt dans la nuit.


***


"Trouve ce qui te met sur terre", on m'a dit hier. Avec le présent. Pas t'a mis, mais là, ce qui te met sur terre


***


Il y aura forcément un moment

Où l'on mangeait encore une pomme,

Avant notre jour de mort,

Et tous nos gestes étaient vivants,

Comme il faut beaucoup de vent

Pour faire rouler

Le fruit sur la table, mais peu

Pour le détacher de la branche.


***


La femme ce matin

S’est encerclée de vent –

À nouveau elle avait envie de vivre.


***


Quand on a tendu à la vieille ses lunettes

Elle a dit

Mais alors maintenant donnez-moi un livre.


***


le cheval a un pneu crevé, a dit l’enfant.



***


Devant l'oisillon retrouvé mort dans le jardin,

L'enfant a creusé une petite tombe ronde,

Et a inscrit "Céleste, testeuse de ciel " sur un carton.

Il avait vu la veille, au cimetière,

Les métiers des vivants indiqués parfois sous les noms des morts.


***


Devant l'oisillon retrouvé mort dans le jardin,

L'enfant a creusé une petite tombe ronde,

Et a inscrit "Céleste, testeuse de ciel " sur un carton.

Il avait vu la veille, au cimetière,

Les métiers des vivants indiqués parfois sous les noms des morts.



***


Filles et garçons du village se mesurent sur la place du monument aux morts, la stèle et les noms des soldats tués pour toise. Je touche Lucien Hernault maintenant, mort pour la france, avec la tête, sans tricher des pieds.



***


J'ai vu les arbres en murmuration.



***






4. Simon Johannin (né en 1993)


Également romancier, Simon Johannin incarne une poésie brute, charnelle et électrique. Son écriture porte la voix d'une jeunesse périphérique, entre précarité, désir, violence et beauté âpre du vivant.

  • Style : Poésie orale, brute, lyrisme contemporain, tension narrative.
  • Titre clé : Nous sommes maintenant nos êtres chers (Éditions Allia).


TEXTES - Source Babelio.com



Nino dans la nuit


Les jours passent et moi je glande, je repasse voir le Farfadet qui a rien pour moi, et je le regarde utiliser son téléphone comme télécommande pour la télé parce qu'il a une appli pour ça. Il doit juste attendre que la pub passe sur les deux écrans pour pouvoir changer de chaîne, ou payer vingt euros pour l'enlever du téléphone et pouvoir zapper quand il veut. Si on avait su que c'était ça le futur on y serait pas allés, moi en tout cas je serais pas venu. Je suis comme le reste, parachuté dans le triste débile de l'époque.


Nino dans la nuit - Ed. Allia


***


Nino dans la nuit


On avance tous dans la même direction et je le vois qui m'arrive dessus, le mur des douaniers gantés. Ils sont nombreux, tous sur le côté gauche et je me dis merde, je vais y passer c'est clair, j'ai l'air d'être le neveu louche des vioques en costume qui sortent du train en même temps que moi.

Et puis je repense aux Noirs dans le wagon, j'en cherche un des yeux. J'en vois deux, la trentaine, plutôt classe la montre au poignet, la barbe et les cheveux taillés de frais, alors je m'arrête pour fouiller le vide de mes poches le temps qu'ils me dépassent.

Je leur colle ensuite au cul jusqu'au mur des emmerdes et bingo, le bras de la République se tend carte en main sur leur chemin, et c'est parti pour une fouille complète des bagages pendant que moi blanc comme mon cul, je passe de la drogue, de l'argent de la drogue et des bijoux volés, les jambes d'un coup plombées par les shoots de tension.

Un mec m'accoste tracts en main à l'entrée du métro et en glisse un dans la mienne.

– Jesus peut vous sauver, il le peut vraiment !

– C'est sympa ça.

– Il peut vous sauver ! Jésus vous aime !

J'avance et une fois le papier jeté j'accélère pour changer ce qu'il faut changer comme ligne, marcher ce qu'il faut marcher comme pas, monter ce qu'il faut monter comme marches pour sentir enfin tes cheveux à toi inonder mon visage.


Nino dans la nuit - Ed. Allia


***


Nous sommes maintenant nos êtres chers


Si je meurs

Donne mes livres aux amis

Mes vêtements aux pauvres

Ma mémoire aux enfants

Mais garde les bijoux

Car mon âme amoureuse

Sera noyée dans l’or



Nous sommes maintenant nos êtres chers -Ed. Points Poésie


***


La seule faute en amour, c'est le mensonge. Si tu me mens, tu m'empêches de choisir d'avancer avec ta vérité. Tu me prends en otage.


Ici commence un amour -Ed. Points



***


La Dernière Saison du monde


Suite de sens

Balançant dans les flammes

Ce qu'il reste de moi

Avalant de ta bouche

La poignée des ténèbres

Que puisse entre tes lèvres

Y fleurir un jardin


La dernière saison du monde - Ed. Allia



***


Quelle amulette


Quelle amulette avoir pour sortir du chaos

Entre mal et normal, parfois peu de nuances

Je cherche une terre capable de me soutenir quand

je marche

Un sol sans cloaque

Un ciel sans peine

Où le bonheur vient du vent

Où des fleurs suffisent à répondre

Où ce tout me convient

Le cou dans son odeur immense


La dernière saison du monde - Ed. Allia





5. Rim Battal (née en 1987)


Poétesse et artiste visuelle, Rim Battal interroge le corps féminin, la maternité, le couple et les rôles sociaux avec une ironie mordante et un sens aigu de la formule. Son écriture décapante bouscule les codes traditionnels de l'intime.

  • Style : Poésie féministe, directe, incisive, alliage d'humour et de gravité.
  • Titre clé : Les Quatrains de l'all inclusive (Éditions Le Castor Astral) ou Mine de rien (Éditions Le Castor Astral).



TEXTES (source babelio.com)


Printemps


Un matin d'avril

je vérifie comment

se conjugue s'en foutre

à la première personne

du singulier


Un matin d'avril

je sors sans culotte

sous ma robe en jean

arpenter la rue

car je m'en fous 


***


« 19e quatrain de l'All inclusive


I


Chaque note de musique allait loger comme une balle

dans mes doigts mes orteils mes tempes mes flancs

et toutes mes extramités je me suis crue

musicienne quand j'étais danseuse


II


La guitare n'a pas voulu de moi

ni le piano

l'amour, lui, m'a offert pour demeure

ses palais

a fait sien mon corps

sans me poser de questions

sans me demander mes

diplômes


(…) »


***


Non, il ne s’agit ni de perte

Ni de gain

Simplement des selfies

Qui se font

Et s’oublient soudain


***


Celle que j'étais il y a dix ans

est un peu plus qu'un souvenir

celle que j'étais il y a vingt

est une simple pierre blanche



***


Tentative de comprendre : de la mort comme expropriation. Comme arrachement au corps, habitat primaire de ce qui est communément admis comme l’âme. Le shopping comme palliatif. L’addiction de ma mère au shopping, par exemple, est l’espoir de conjurer sa mort – qu’elle estime – prochaine, imminente. Longtemps j’ai cru qu’il s’agissait de panser une misère sexuelle ou la séparation avec ses enfants. Moi d’abord. Mais il s’agit plutôt de s’attacher, bec et ongles, à des choses matérielles, s’accrocher à, planter des pics, mordre à pleine bouche la terre, sa surface pour esquiver le trou, se lester, jeter des ancres : les habits, les torchons, les éponges, les passoires, les casseroles, les vernis à ongles, les habits pour les bébés, les nouvelles lampes, le nouveau canapé, le nouveau tapis, le nouveau caftan. Elle ne se répare plus. Elle laisse son genou en vrac, ses dents en ruine, ses articulations rouiller, ferme les yeux sur son mal d’estomac. Elle achète. Elle ne consomme pas. Elle entasse ou offre : elle se dissémine ; se répand. (« L’eau du bain »)